Compte-rendu de la brigade de reconstruction au Salvador: 11 – 28 août 2001

Le 13 janvier peu avant midi, puis le 13 février 2001 à 8h du matin, le Salvador a été dévasté par deux violents tremblements de terre. Nous avons tous vu les images impressionnantes à la télévision de cette immense coulée de terre, de rochers et d’arbres qui a englouti tout un lotissement récent de Santa Tecla, faisant des dizaines de morts et des centaines de sans-abri. C’est en fait l’ensemble du pays qui a été affecté. Au moins un millier de morts, des dégâts énormes et dans les campagnes la situation est catastrophique. Les habitations construites en adobe, mélange traditionnel de boue et de paille, n’ont pas résisté aux violentes secousses. Partout, des maisons endommagées ou détruites, des familles entières trouvent refuge sous des abris de fortune en attendant de pouvoir bénéficier peut-être d’un nouveau logement. Beaucoup ne pourront compter que sur eux-mêmes car l’aide humanitaire internationale n’arrivera jamais jusqu’à eux. Et puis les semaines ont passé, les images du Salvador ont été remplacées par celles d’autres catastrophes.

Les photos :

 

Très rapidement, à l’initiative du Docteur Jean-Claude Ponsin, fondateur de l’Association Enfants du Salvador (EDES), est née l’idée de créer une brigade de reconstruction composée de volontaires français, afin de venir en aide aux plus déshérités. C’est ainsi que notre comité a été contacté pour s’associer à cette action de solidarité. Diverses activités, ventes de livres, fiesta, tombolas ont été organisées dans ce but. Chaque participant devant prendre en charge son voyage et son séjour, EDES et le CALJ ont financé en partie l’achat du billet d’avion de certains jeunes. Malgré quelques aléas et un certain nombre de désistements, le projet a pu voir le jour : il s’agissait d’aller travailler aux côtés des gens organisés en comités pour reconstruire ensemble des maisons détruites. Deux sites nous ont été affectés : Santa Tecla, dans un bidonville tout près de la coulée et un petit village situé à une dizaine de kilomètres de là, Las Granadillas. L’essentiel de l’aide financière provient de fonds privés, collectés dans la région de Grenade en Andalousie par un ancien prêtre ouvrier espagnol, Paco Soto, installé depuis deux ans au Salvador. L’argent a servi à acheter les matériaux ou à les fabriquer sur place, comme les parpaings ou les portes et fenêtres métalliques. Des ateliers ont été créés, et des jeunes de la communauté, sans aucune qualification, travaillent et sont ainsi formés sous la responsabilité de professionnels.

Aéroport de Roissy, samedi 11 août. Les membres de la brigade se retrouvent comme prévu au comptoir Continental Airlines vers 7h30. Nous sommes 8. Il y a des jeunes, garçons et filles, étudiants ou salariés, dont l’âge varie entre 20 et 28 ans. Et puis d’autres, plus âgés qui pourraient être leurs parents, leurs jeunes parents … Julien nous rejoindra dans deux jours. Ce jeune informaticien se révélera être aussi un talentueux cuisinier jamais à cours d’imagination. Quant à Jean-Claude, il nous a précédés d’une semaine pour préparer notre séjour et assurer la logistique. Il nous a donc chargés d’acheminer des cartons pleins de lunettes collectées notamment par le CALJ ainsi qu’une machine à tailler les verres. Le tout est destiné aux opticiens populaires de La Chacra, où son Association intervient depuis 1983. Je profiterai d’ailleurs de mon séjour pour leur rendre visite et voir le fonctionnement du centre. La plupart des participants s’étaient déjà rencontrés au cours d’une réunion préparatoire fin juin chez Jean-Claude Ponsin . Nous avions abordé alors de nombreux sujets concernant les conditions de vie sur place, le chantier, les tâches qui nous attendaient. Il avait bien fallu parler aussi de la sécurité et des précautions à prendre car les Autorités françaises, tant par le site internet du Ministère des Affaires étrangères que notre Ambassade sur place au Salvador, nous déconseillaient de nous y rendre. On parlait de délinquance et surtout d’enlèvements. Le rétablissement de la peine de mort avait même été demandé suite à la mort d’un enfant de 9 ans assassiné par ses ravisseurs alors que la police tentait de le délivrer. Bref, ce n’était pas le Club Méditerranée, mais notre gentil organisateur (JC) avait su nous rassurer et nous étions prêts à le suivre pour la grande aventure.

Bien installés dans notre Airbus aux couleurs d’Air France, nous attendons le départ. Nous serons à Houston dans une dizaine d’heures. Pas d’inquiétude … jusqu’à l’annonce de problèmes techniques qui nous feront décoller avec deux heures de retard et manquer la correspondance pour San Salvador. Il nous faudra donc passer la nuit au Texas et surtout défiler devant les agents américains des Migrations avec tous nos cartons et leur expliquer, preuves à l’appui, que nous ne nous livrons pas à un quelconque trafic. La maladie de la vache folle semble plus les préoccuper que nos cartons, car on nous demande quand nous sommes allés à la campagne pour la dernière fois. Seul provincial du groupe, et de surcroît jurassien, j’évite de dire que chez nous les vaches font partie du décor.
Heureusement, plusieurs des agents sont d’origine latino, ce qui facilitera les choses quand il faudra enregistrer à nouveau tous nos bagages le lendemain matin. Au moment de l’embarquement, nous nous rendons compte que nous serons les seuls touristes à bord. Nos compagnons de voyage sont sans doute des émigrés de retour chez eux pour les vacances. Tous sont surchargés de bagages et on note une certaine fierté dans leur attitude. S’ils sont partis, c’est pour vivre mieux et ils tiennent à le montrer à leurs compatriotes qui n’ont pas pu ou pas voulu s’expatrier. On estime entre 1,5 et 2 millions ceux qui vivent aux Etats Unis et qui aident leurs familles restées au pays à survivre. Chaque émigrant envoie ainsi annuellement une somme d’environ 1.000$ au Salvador. Mon voisin, un homme âgé et vêtu plus modestement, me racontera qu’il est paysan dans la région de San Vicente et qu’il a été invité par son fils résidant au Texas. Au moment de remplir les formulaires de débarquement peu avant l’atterrissage, l’hôtesse me demandera de le faire à sa place car il est illettré.

Vu d’avion, le Petit Poucet d’Amérique centrale, surnom affectueux donné au Salvador en raison de sa petite taille, nous offre des paysages somptueux. Sous nos ailes défilent lacs et volcans, une végétation luxuriante, c’est la saison des pluies. Un dernier virage au dessus de la mer et nous nous posons sous les applaudissements des passagers. Jean-Claude est là pour nous accueillir, on récupère les bagages, mais il manque la caisse contenant la machine. Qu’importe, ici, on ne s’inquiète pas pour si peu. Elle avait tout simplement été chargée dans un autre avion et sera finalement livrée le lendemain. Nous quittons l’aéroport, direction Santa Tecla où nous allons loger pendant notre séjour. La ville, appelée également Nueva San Salvador, se trouve à 700 mètres d’altitude, à une dizaine de kilomètres de la Capitale dans une sorte de cuvette entourée de montagnes, dont le volcan San Salvador. Un tremblement de terre particulièrement dévastateur pour la capitale s’étant produit en 1854, il fut décidé de la déplacer à quelques kilomètres de là sur un sol plus stable. Ce changement ne fut jamais mené à son terme et Santa Tecla apparaît aujourd’hui comme un tranquille faubourg de San Salvador. Peuplée d’environ 100.000 habitants, elle est partagée en deux par la route panaméricaine et donc traversée par de nombreux camions bruyants et pollueurs. L’activité se concentre autour du parc principal dominé par ses grands palmiers ainsi que du marché qui déborde largement sur les rues adjacentes dans un désordre indescriptible. C’est pourquoi beaucoup de clients des classes moyennes ou aisées préfèrent la tranquillité des centres commerciaux ouverts tous les jours de la semaine et bien approvisionnés. On trouve de tout au Salvador, à condition bien sûr d’avoir de quoi payer. Notre maison ressemble à la plupart des maisons de la ville, modeste, basse, sans caractère. Des grilles protègent les fenêtres, la cour intérieure est couverte d’une armature métallique aussi impressionnante qu’infranchissable. Un jeune garçon parviendra tout de même à s’y introduire quelques jours après le départ d’une partie de la brigade et à voler une petite quantité d’argent. Pris sur le fait, il obtiendra la clémence de ses juges. Tout a été restitué à ses légitimes propriétaires.

Sitôt installés, nous nous rendons sur les chantiers pour y rencontrer les responsables des communautés. Nous quittons Santa Tecla en passant devant la fameuse coulée qui a tout enseveli sur son passage. C’est dimanche, de nombreux curieux se sont donné rendez-vous, certains gravissent même en riant ce qui reste des rues pour se faire photographier. D’autres, silencieux et immobiles, semblent se recueillir sur le lieu où se dressait probablement une maison. Il y a aussi ceux qui creusent, évacuent des gravats et qui essaient encore de récupérer quelques objets dérisoires de leur maison à l’abandon. Ceux-là semblent garder l’espoir de revenir un jour s’y installer. Les graffitis couvrent les rares murs restés debout : nous reviendrons, nous resurgirons, cette maison n’est pas à vendre ou encore merci pour rien Monsieur Flores (Président de la République). On nous dit pourtant que la zone sera déclarée inconstructible, seul un monument devrait rendre hommage aux victimes. Une route goudronnée puis de terre battue nous conduit aux Granadillas. La vue sur la vallée de Santa Tecla est magnifique, mais le ciel est menaçant. L’endroit est isolé, l’épaisse végétation nous permet cependant d’apercevoir quelques maisons. Certaines sont neuves et font certainement partie du programme de reconstruction. Nous avons juste le temps d’échanger quelques mots avec Neto, le promoteur de santé du village. L’averse est violente, Jean-Claude juge plus prudent de rentrer, car la route risque de devenir rapidement impraticable.
En bas, dans la vallée, il ne pleut pas. Nous pouvons mesurer l’étendue des dégâts dans le bidonville El Paraiso où se trouve le deuxième chantier. Le quartier a été épargné par la masse de terre dévalant de la montagne, mais le tremblement de terre du 13 janvier l’a sérieusement endommagé. Certains habitants dont la maison a été en partie ou totalement détruite vivent encore sous un toit de tôles au milieu d’un amoncellement d’objets hétéroclites. Ce sont en général des gens chassés de leur village par la guerre civile, certains sont d’ailleurs d’ex-guerrilleros, d’autres des militaires chargés à l’époque de les combattre. Malgré les traces laissées par douze années de guerre, la paix est revenue en 1992, ils nous ont démontré que quelles que soient leurs opinions, ils pouvaient se montrer solidaires les uns des autres.
Après la visite des deux sites, deux équipes furent constituées librement avec dans chacune une personne au moins parlant couramment l’espagnol. Entre ville ou campagne, les choix se sont faits rapidement et les groupes sont restés pratiquement les mêmes pendant toute la durée du séjour: malgré des échanges ponctuels entre nous, l’attachement au lieu et surtout aux gens est resté le plus fort. Le soir, à la maison, chaque groupe racontait comment s’était passée la journée et faisait partager à l’autre les expériences vécues.

Le réveil sonnait à 5 heures pour ceux des Granadillas. Il fallait prendre un premier bus pour se rendre au centre-ville et de là un autre jusqu’au village. Notre petit groupe ne passait pas inaperçu. Arrivés sur la place du village, nous prenions congé des chauffeurs et de nos copains les instituteurs avec qui nous faisions le trajet tous les jours. Des groupes d’enfants et d’adolescents se rendaient bruyamment à l’école dans leurs uniformes impeccables. Un peu à l’écart nous attendaient Lito, le maçon responsable du chantier, et Charly l’américain qui depuis 6 mois avait déjà participé bénévolement à la construction de plusieurs maisons. Après une bonne demi-heure de marche sur un sentier escarpé nous arrivions enfin à notre maison au milieu d’une petite clairière. Il était encore tôt, mais la chaleur était déjà étouffante. Nous avons parfois croisé des patrouilles de militaires, il paraît que dans cette zone isolée, des personnes enlevées y étaient cachées par leurs ravisseurs. Tout autour de nous, bien sûr des caféiers, mais aussi des palmiers et des bananiers qui nous fournissaient un peu d’ombre. La famille Santos se compose de 8 personnes. Comme beaucoup d’autres, elle a vu sa maison détruite par les secousses de janvier et vit provisoirement dans un abri de tôles installé par l’armée. Etant propriétaire du terrain, elle a donc pu bénéficier des matériaux pour reconstruire sa maison, la main d’œuvre restant à sa charge. A notre arrivée, les fondations étaient faites et 2 semaines plus tard, il ne restait plus que le toit à poser par les professionnels. Nous en étions plutôt fiers. Les filles ont fait un travail remarquable, n’hésitant pas à manier la pelle et la truelle. Nous pouvions mesurer chaque jour l’avancée du chantier et cette maison devenait peu à peu la nôtre. Le modèle était le même partout : 7m sur 6m environ avec une séparation au milieu et une avancée, posée sur piliers, représentant presque la moitié de la surface habitable. C’est là que se tient principalement la famille pendant la journée, la cuisine se fait à l’extérieur et les pièces servent de chambres. Le chantier s’est déroulé dans la bonne humeur, aucun accident ne s’est produit malgré notre manque de pratique et d’habileté pour certaines tâches. C’est avec tristesse et pour beaucoup sans doute de larmes retenues que nous avons dit au revoir à la famille Santos. Aujourd’hui, la maison a du recevoir son toit, et alors que chaque membre de la brigade a repris ses activités, nous imaginons ce que peut être la nouvelle vie de cette famille des Granadillas, mais aussi de celles du Paraiso que nous avons un peu moins connues. Notre court séjour nous a beaucoup appris, nous parlerons encore longtemps de cette brigade et du Salvador bien sûr. Nous y avons laissé de nombreux amis que nous avons hâte de retrouver.

Le bon déroulement de cette opération de solidarité permet d’envisager une suite. A la demande de la Communauté des Granadillas et du Promoteur de santé, la construction d’un dispensaire devrait être la prochaine étape. En effet, la « Maison de Santé » qui avait été construite sur un terrain appartenant à l’Eglise catholique a subi de tels dégâts qu’il a fallu l’abandonner. Actuellement, les services de santé fonctionnent dans un local du Centre scolaire du village. Les soins de base sont coordonnés par le promoteur de santé de la Communauté auquel se joignent une fois par semaine un médecin et une infirmière. C’est une population de 1.554 personnes, dont 45% de moins de 14 ans et 57% de moins de 20 ans, qui pourrait bénéficier des soins les plus élémentaires dans le seul village des Granadillas. Centre de soins mais également point de départ de campagnes d’éducation à la santé, son action pourrait s’étendre aux cantons voisins et toucher une population plus nombreuse encore. Le coût du projet est estimé à 8.000$, sans compter la main d’œuvre fournie par la Communauté et par une éventuelle brigade française.

PS : La plupart des membres de la brigade se sont retrouvés le 22 septembre dernier au 24, Rue Custine à Paris pour l’Assemblée générale annuelle de l’Association EDES. Une grande place a été accordée à l’expérience que nous avons vécue au Salvador. Nous nous sommes quittés fort tard dans l’après-midi. Merci à la famille Ponsin pour la chaleur de son accueil.

Bernard VANNIER
Octobre 2001

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