NICARAGUA . Le vent en poupe ?

(Traduction d’extraits de l’article : “ Viento en popa y a toda vela ”) de la revue ENVIO – 11/2009) (“ Les choses vont bien pour Daniel Ortega. Ce mois-ci il a surmonté des écueils qui menaçaient le projet tracé pour le frêle esquif qu’il dirige et qui se débat, fragile, sur la mer agitée de la crise nationale et internationale. Après des mois de tensions, d’échecs et de retards, il se retrouve agréé pour la candidature aux présidentielles de 2011 et le FMI a donné un  verdict positif à son programme économique néolibéral… ”)

L’article 147 de la Constitution de la République interdisait à Daniel Ortega de se représenter aux élections de 2011 : une 3ème réélection était inconstitutionnelle.(…) Pour modifier ce texte, impossible d’obtenir un vote favorable de l’Assemblée Législative : malgré les 38 voix du FSLN et les éventuelles voix achetées au Parlement, il n’était pas possible d’arriver aux 56 votes nécessaires. Alors le gouvernement inventa un raccourci…(…) Le Président et les 109 maires FSLN, dont la réélection était empêchée de même que celle du Président, présentèrent – en évitant tout débat public – un recours au Conseil Suprême Electoral (CSE), demandant une mise au point sur la Loi 147. Le CSE se déclara incompétent et renvoya Ortega à la Salle Constitutionnelle de la Cour Suprême de Justice (CSJ). C’est ainsi que 6 magistrats – du FSLN – résolurent rapidement que l’article 147 était “ inapplicable ” à Ortega et à ses édiles. Jamais il ne fut question d’organiser un référendum. Ainsi Ortega arriva à ses fins (…)
Il présenta avec ardeur cette résolution comme la restitution au peuple souverain du droit à élire le candidat qui lui  plait, autant de fois qu’il veut, et qualifiant la limitation imposée par la Constitution de “ mesure dictatoriale ”… (…)

Certes Ortega et ses magistrats sont conscients de l’illégalité et de l’illégitimité de cette grossière violation de la Constitution. Ils n’ignorent pas que la communauté internationale, et en particulier la coopération européenne observent la situation et gèlent les fonds prévus depuis la “ fraude ” des dernières élections. Mais cela ne semble pas leur importer.(…) Nationaux et internationaux pressentent que si Ortega est candidat, ce sera pour gagner… D’où la crainte d’une nouvelle fraude électorale.

Les chiffres officiels – toujours plus optimistes que la réalité- disent que 2009 se termine avec une décroissance de – 1 % et annoncent pour l’année suivante une croissance d’à peine
+ 1 %.  Mais 2010 devrait débuter sous de meilleurs auspices : le FMI a enfin certifié positive la 3ème revision du programme économique du gouvernement. La réforme fiscale annoncée est acceptée par le FMI et la BID (Banque Interaméricaine de Développement). L’aval du FMI garantit des ressources dont le gouvernement avait grand besoin.

Garantir la réélection d’Ortega est aussi étroitement lié aux intérêts du Président vénézuélien Hugo Chávez, Celui-ci a, dans le Nicaragua, son allié le plus inconditionnel pour son projet de l’ALBA. Il investit des millions de dollars pour soutenir Ortega. Outre le négoce pétrolier et les entreprises privées qui fonctionnent au Nicaragua avec des ressources vénézuéliennes, – toutes dans les mains des familiers d’Ortega et de son groupe-, chaque jour s’annoncent de nouvelles initiatives que l’Etat vénézuélien met en place au Nicaragua : alimentaire, médicaments, irrigation, construction, télécommunication, tourisme, bois, mines transports… Rien de tout cela ne serait durable si Ortega n’était pas réélu.
Mais combien le Venezuela verse-t-il au Nicaragua ? Impossible de le savoir. Le pays a deux budgets parallèles. Celui que nourrit l’argent venezuelien assure les ressources pour maintenir le projet politique avec ses programmes assistancialistes, ses prébendes, son clientélisme… et les ressources pour les affaires de la famille présidentielle et la consolidation du groupe économique qui se crée autour d’elle. Ortega reconnaît la bipolarité de l’économie nicaraguayenne. Son pays, dit-il, se trouve entre deux logiques : celle que lui impose le capitalisme global, avec le FMI qui ordonne et ses règles édictées. Et dans l’autre budget, l’espace de l’ALBA qui ne met pas de conditions, et où n’existe pas de contrôle. Grave risque, car l’absence totale de conditions dans la coopération  peut être le meilleur bouillon de culture pour la corruption et l’arbitraire de ceux qui manient le pouvoir. (…)

Quant à l’opposition, elle ne semble pas avoir d’autre projet que de vociférer contre l’autoritarisme d’Ortega et de proposer l’union de tous contre le “ dictateur ”, mais personne ne réfléchit sérieusement aux  obstacles à cette unité. Les leaderships d’opposition sont en déclin (Alemán) ou ne réussissent pas à représenter vraiment le mécontentement qui mijote dans une bonne partie de la population. Quelques voix s’élèvent pour suggérer une coalition d’opposition comme l’UNO en 1990. Mais les circonstances d’aujourd’hui sont totalement différentes : il n’y a aujourd’hui ni guerre ni service militaire, ni rationnement ni pénurie économique. Les mécontents ne se manifestent guère, soit par peur, soit parce qu’il est plus urgent de survivre, ou encore parce qu’ils ne perçoivent pas de leader crédible dans l’opposition. Les pauvres qui ont bénéficié d’un des programmes sociaux du gouvernement sont reconnaissants parce que ce gouvernement “ s’occupe d’eux ”. Les gens pensent que “ celui qui commande peut faire ce qu’il veut, puisqu’il commande ”. Et celui qui commande  mérite de vivre mieux que les autres…(.…)

Et parmi les mécontents qui n’excusent pas aussi facilement l’autoritarisme gouvernemental et critiquent un peu plus la double morale de ceux qui se disent représentants des pauvres mais vivent comme les plus riches, parmi ceux-ci, il y a le poids de la résignation d’origine religieuse. Le Nicaragua est un pays envahi par les messages bibliques lus hors de leur contexte comme des vérités révélées et immuables. Messages simplificateurs, fanatisants, résignés, déversés tous les jours sur la population nicaraguayenne, disposée à être soumise, à accepter comme “ épreuve divine ” les difficultés et à espérer qu’un  miracle ou une “ intervention divine ” la libère d’un gouvernement qui dans bien des cas est qualifié de “ diabolique ”. Des députés qui analysent la réalité du Nicaragua parlent de “ bataille entre le Bien et le Mal ”. (…)

Le couple présidentiel qui connaît bien cela prend soin de teinter de messages et symboles religieux tous ses discours, actes et projets. La conduite autoritaire que ce couple fait du gouvernement a converti en un dédale de conspirations ce parti qui dans les années 80 réalisa une Révolution qui stupéfia le monde.(…)

Le modèle qu’ Ortega tente d’imposer est basé sur l’exclusion, le contrôle et le pouvoir discrétionnaire. Une guerre ouverte est déclarée contre la pensée critique, et quiconque ne s’aligne pas sur la pensée unique mérite d’être exclu. Le mélange de coercition répressive et de consensus populiste qui maintient à flot la barque d’Ortega mérite réflexion et débat, mais ce sont des attitudes rares dans la société nicaraguayenne, ce qui rend encore plus complexe la réalité actuelle dans ce pays où les fantasmes de la Révolution et de la contre-révolution sont encore très présents.

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