Le Brésil et le Plan Condor (décembre 2011)

(Source : www.adital.org.br)

C’est durant l’époque sanglante des dictatures militaires d’Amérique Latine que fut créé le plus grand réseau terroriste international du vingtième siècle, sous le nom de “ Plan Condor ”. Son nom faisait trembler de terreur les exilés et les persécutés brésiliens,  argentins,  chiliens,  uruguayens, paraguayens et boliviens.

Ce plan qui secoua le monde quand il fut découvert, était un accord signé en 1975 pour la répression politique entre  les gouvernements du Chili, du Brésil, de l’Argentine, du Paraguay, de l’Uruguay, de Bolivie et du Pérou. Il consistait en échange d’informations sur les dissidents de chacun de ces pays pour ensuite les séquestrer, les échanger, les faire disparaître, les ramener à leur pays d’origine ou les assassiner sur place. En Argentine et au Chili les auteurs de ces délits sont en cours de jugement et bientôt le long bras de la justice va arriver au Brésil.
Les auteurs du coup d’Etat au Brésil en 1964 , Mariscal Humberto Castello Branco et les généraux Arthur da Costa Silva, Emilio Garastazú  Médici Ernesto Geisel et Joao Baptista Figueiredo, qui gouvernèrent le pays par la terreur jusqu’en 1985, n’avaient jamais imaginé que la roue de l’Histoire leur jouerait un tour et que ceux qu’ils avaient persécutés parviendraient un jour à être présidents du pays.

Pourtant c’est ce qui arriva. En 1995 le Dr Enrique Cardoso, expulsé par la junte militaire du pays fut élu président. En 2003, il fut remplacé par un ex-détenu dirigeant du Parti des Travailleurs, Luis Inácio Lula da Silva et finalement cette année, une ex-guérillera arrêtée, emprisonnée et torturée durant la dictature, Dilma Vana Rousseff fut élue présidente du Brésil.

Il est fréquent que le retour à la démocratie ne signifie pas immédiatement l’application de la justice aux crimes commis dans le passé. Les militaires brésiliens, avant de quitter le pouvoir, promulguèrent la Loi d’Amnistie qui les exonérait de toute responsabilité pour la répression  entre 1964 et 1985 et en particulier pour leur participation au Plan Condor.

Dans le contexte de la Guerre Froide entre Etats-Unis et URSS, le Brésil occupait une place spéciale.Ce fut l’un des rares pays qui avait des relations diplomatiques avec l’Union Soviétique, qui considérait que seuls Cuba et le Brésil de Goulart étaient des “ pays progressistes ” en Amérique Latine, ce qui produisait l’irritation de Washington. Après le coup d’Etat ces relations avec l’URSS se refroidirent jusqu’aux années 70 et de nombreux communistes brésiliens, y compris le Secrétaire Général du Parti Communiste Luiz Carlos Orestes, s’exilèrent à Moscou.

Cependant à partir de 1975, justement quand le Condor commençait son vol répressif sur l’Amérique Latine, il y eut un rapprochement pragmatique et strictement commercial entre le Brésil qui commençait à chercher l’indépendance économique  par rapport aux Etats-Unis, et l’URSS qui cherchait de nouveaux marchés fournisseurs de blé durant le blocus étatsunien. Ainsi les intérêts économiques se superposaient aux intérêts idéologiques, le Comité Central du Parti Communiste de l’URSS fermant les yeux face à la persécution de ses camarades brésiliens.

Très peu de gens savent que le Brésil fut le précurseur  de ce sinistre Plan Condor , qui ne portait pas encore ce nom, et qui commença à s’appliquer et se perfectionner dès 1964. Malgré tant d’années passées et malgré les changements politiques, les militaires brésiliens ont toujours su occulter ou justifier les crimes de la dictature, faire disparaitre les statistiques et protéger de l’épée de Damoclès de la Justice les oppresseurs ainsi que toute l’institution.

L’influence des Forces Armées est telle qu’au Brésil il n’y a jusqu’à présent aucun condamné pour abus des droits humains entre 1964 et 1985. Du peu que l’on sait, il y eut plus de 600 personnes assassinées, quelque 150 disparus, plus de 50 000 détenus, 2000 cas de tortures et dix mille Brésiliens en exil. Les véritables chiffres des victimes doivent être beaucoup plus élevés mais les militaires n’ont pas la volonté  d’ouvrir leurs archives si toutefois elles ne sont pas détruites.

Tel est leur pouvoir dans le Brésil démocratique que même Lula durant sa présidence  (2003-2011) n’osa pas créer une Commission de la Vérité comme ce fut le cas dans la plupart des pays d’Amérique Latine. Il y a deux semaines la présidente Dilma Rousseff, après une longue indécision, et sous la pression du Parti des Travailleurs auquel elle appartient, osa signer la Loi de la Commission de la Vérité qui donne un délai de deux ans à ses sept membres pour conclure un rapport sur  les abus des droits humains au Brésil durant les années de dictature.

Elle signa aussi la Loi d’Accès à  l’Information qui établit une limite de 50 ans pour ouvrir les archives ultra-secrètes. C’est dire que la vérité ne serait finalement connue qu’en 2035. En attendant, la Loi d’Amnistie pour les militaires, promulguée en 1979, reste en vigueur et les protège malgré tous les abus des droits humains commis entre 1946 et 1988.

Les militaires ne veulent pas que l’opinion publique sache comment, en 1964, ils reçurent les instructions du président nord-américain Lyndon B. Johnson, afin d’éloigner du pouvoir le président Joao Goulart pour sa sympathie envers l’URSS.

L’attaché militaire nord-américain, avec l’un des hommes les plus sinistres et intelligents de la CIA, le colonel Vernon Walter, élabora le plan du coup d’Etat et élut le général Humberto Castello Branco comme leader, le séduisant avec l’idée que le Brésil se convertirait en bras droit des Etats Unis en Amérique Latine. L’histoire du “ bras droit ” ne se concrétisa pas, simplement le pays fut transformé en laboratoire d’essai du Plan Pré-Condor.

Pour entrainer les cariocas aux techniques de tortures, on envoya au Brésil le fameux agent du FBI recruté par la CIA, Daniel Mitrione, considéré comme le meilleur spécialiste en matière de torture. C’est là qu’il créa son laboratoire pour les futurs tortionnaires latino-américains et qu’il inventa sa fameuse “ chaise du dragon ”, utilisant pour ses expériences les mendiants de Bello Horizonte. Par la suite il reçut l’aide du général français Paul Aussaresses qui perfectionna son art sinistre en Algérie.

Depuis 1964 déjà, les agents brésiliens passaient par l’Argentine comme par leur maison pour séquestrer les opposants à  la dictature. Henri Kissinger et Walter Vernon décidèrent d’utiliser  leur expérience de persécution des dissidents dans d’autres pays pour créer en 1975 l’internationale de la terreur sous le nom de “ Plan Condor ”.
Mais depuis un certain temps déjà, les agents et “ diplomates ” brésiliens travaillaient en Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili et Bolivie, sous prétexte de lutter contre le communisme qui n’avait pas de frontières, préparant de futurs coups d’Etat en Amérique Latine.

Les Forces Armées brésiliennes continuent d’occulter l’Histoire, de protéger les auteurs de répressions et d’imposer le pardon et l’oubli. Seulement, une question surgit : et les torturéss, pourront-ils oublier et pardonner ? et les familles des disparus et des assassinés ? ?
(Spécial pour Argenpress.info – 5 décembre 2011 – Comcosur / Montevideo)

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