COLOMBIE : La résistance des femmes de Barrancabermeja (mai 2012)

(www.rebelion.org)

On dit des femmes de l’Organisation Féminine Populaire (OFP) de Barrancabermeja qu’il est plus facile de leur couper la tête que les idées. Parce qu’il faut beaucoup de persévérance, et même d’obstination dans les idées pour garder la flamme de la lutte dans une ville comme Barrancabermeja, capitale de la région du Magdalena Medio, l’un des points les plus chauds de la Colombie, non seulement par ses températures torrides ( moyennes annuelles de 40°) mais aussi par toute la violence engendrée par le conflit armé.

Ici on peut sans problème trouver des traces de la guerre civile qui dévaste la Colombie depuis des décennies. Dans le Magdalena Medio, région riche en palme africaine, élevage et surtout pétrole, ont surgi les bandes paramilitaires ; alors s’est installée la grande alliance entre gouvernement, narcotrafiquants, paramilitaires et multinationales, qui constitue la colonne vertébrale de l’histoire contemporaine colombienne. Et au milieu des années 80 du siècle dernier émergèrent les guérillas de l’ELN (Armée de Libération Nationale) et des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie). Tous les acteurs d’un conflit qui perdure encore aujourd’hui.

C’est la découverte de « l’or noir » qui est à l’origine de la fondation  de cette ville très marquée par les intérêts de la Texaco ; aujourd’hui, Barrancabermeja (ou Barranca pour les habitants) possède la principale raffinerie de Colombie, aux mains de Ecopetrol, et une bonne partie de l’économie de cette ville  de 200 000 habitants tourne autour de l’industrie pétrochimique. Les conditions lamentables d’une économie basée uniquement sur l’extraction dérivèrent en  foyer de protestations sociales durant les premières décennies du vingtième siècle.  Et Barrancabermeja exhibe une histoire de syndicalisme revendicatif  méritoire.

Les manifestations des prostituées, par exemple, firent beaucoup de bruit. Aujourd’hui, après avoir survécu au harcèlement de l’armée et  des paramilitaires (encore actuel), l’OFP célèbre son 40ème anniversaire « dans un processus d’organisation sociale et politique des femmes, basé sur la résistance active non violente, pour défendre nos droits de classe et de genre, notre autonomie en tant que femmes et sujets de droits, et la civilité inspirée des modèles démocratiques. »

Gloria Amparo Suárez, coordinatrice de l’OFP, rappelle qu’au bord du río Magdalena (le plus grand de Colombie), beaucoup de femmes viennent prier pour le repos de leurs fils, « ils les tuaient et ensuite les jetaient dans la rivière ». L’histoire de Barrancabermeja, c’est surtout celle de ses morts, de ses blessés et de ses déplacés. En décembre 2000, les paramilitaires prennent la ville et accusent les habitants de collaborer avec la guérilla. Avant l’hécatombe, la ville comptait  250 000 habitants. En 2005, après la répression et les déplacements, la population se réduit à 150 000 personnes.

En 2001, les groupes paramilitaires détruisent la Maison de la Femme, l’un des symboles de l’OFP. Grâce à des particuliers qui donnent des briques, on réussit à reconstruire la maison. « C’est un exemple de la capacité de résistance des gens de Barranca », précise Gloria. « Depuis, la situation n’a pas tellement changé, seulement il est plus difficile de s’en rendre compte car le gouvernement de Santos vend l’idée qu’il s’agit à présent d’un « postconflit » et qu’il possède «la clé de la paix ».

« Les paramilitaires, démobilisés ou non, et les capitaux privés qui  les utilisent, continuent de menacer et d’intimider les organisations sociales. Mais maintenant on les désigne sous l’euphémisme de « bandes criminelles ». Ainsi ils prétendent que leurs actions  sont imputables au hasard, c’est-à-dire qu’elles n’ont plus de lien avec la politique. »

Un jour où Gloria se trouvait à Bogotá pour une démarche administrative, deux personnages se présentèrent chez elle, sans préciser leur identité, et en demandant à la voir. Un tel  message est clair : ils savent où elle vit, et surtout, où trouver sa famille. Un harcèlement « de basse intensité » qui fait partie de la vie quotidienne des femmes militantes.

En 1998 un autre massacre s’était produit, avec 7 morts de moins de 25 ans et 25 autres disparus : un groupe de paramilitaires était entré sur le terrain de foot au beau milieu  d’une fête, aux cris de « guérilleros ! » et « fils de putes, voilà la guerre ! ». Et en 2012 ? Jusqu’à  ce jour 18 syndicalistes ont été assassinés en Colombie, mais à  présent on les enregistre officiellement dans la rubrique  « délinquance commune ».

Il y a de grandes difficultés pour dénoncer les atteintes aux droits des personnes. Mais il est certain que les déplacements forcés continuent, ainsi que les attributions de terres et d’entreprises au capital privé, et la violence paramilitaire. C’est dans ce contexte périlleux que les organisations poursuivent leur travail. L’OFP organise des cours de formation pour les femmes des secteurs populaires, de soins en médecine alternative, crée des potagers, des cuisines populaires, des productions alimentaires, tout cela pour assurer la souveraineté alimentaire. Sans oublier l’accompagnement légal des femmes, les conseils juridiques. « Mais si nous ne faisions que cela, nous n’aurions pas de problème ; les persécutions viennent de notre activité de dénonciation », assure Gloria.

Par exemple, les panneaux qui présentent le témoignage de femmes qui ont souffert de la violence sexuelle des paramilitaires. « Nous les femmes, nous éduquons nos fils mais pas pour la guerre ! » dit l’une des affiches  dans un élan de courage : 16 femmes ont été assassinées à Barranca pendant l’année 2011. Cette année, deux femmes ont disparu dont l’une a été retrouvée assassinée. Une violence sélective qui s’acharne sur les femmes les plus combatives. L’an dernier on a enregistré 240 dénonciations pour violences sexuelles. Et selon l’OFP, seulement une agression sur dix est dénoncée. En Colombie le corps des femmes est utilisé comme arme de guerre par l’armée et les paramilitaires.

Très peu d’organisations, comme l’OFP et l’Union Syndicale Ouvrière (le syndicat le plus puissant de Colombie)  ont résisté  et réussi à survivre dans cette ville. L’OFP a aussi exporté ses initiatives à Bogotá et Bucaramanga, ce qui témoigne de la vigueur de l’organisation.

Mais la pauvreté, la misère,  la soif de terres et les déplacements forcés continuent aujourd’hui à Barrancabermeja, même si le Président Santos vend à la presse internationale l’idée d’un miracle économique. Le gouvernement annonce des investissements massifs et  des centres commerciaux. Stratégie pour démobiliser les organisations populaires ? Sans doute. Mais l’OFP continue, depuis 40 ans, brandissant le drapeau de l’opiniâtreté dans la résistance, « parce que le jour où nous croirons qu’il n’y a plus rien à faire, c’est que nous serons devenues  inefficaces ! » affirme Gloria.

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