EL SALVADOR : Il y a 80 ans… le massacre des indigènes. (novembre 2012)

(www.rebelion.org)

En 1932, El Salvador, petit pays de 22 000 km2, situé au centre du continent américain, se consacre principalement à la production du café qui représente  85 % de ses exportations en direction des Etats-Unis et d’Allemagne. La population compte un million et demi d’habitants dont 80 % vivent et travaillent à la campagne. 95 % des habitants sont des paysans, indigènes, journaliers agricoles et quelques ouvriers urbains. 4,4 % constituent la classe moyenne et 0,2 % la classe dominante.
C’est la terre qui concrétise  l’inégalité sociale, parce que l’oligarchie du café l’accapare, alors que des milliers d’indigènes et de paysans n’ont même pas  « de quoi creuser leur tombe ». Fin 1931, le major Harris, attaché militaire des Etats-Unis, constate : « 90 % de la richesse du pays est aux mains de 0,5 % de la population. Une trentaine de familles sont propriétaires de presque tout le pays. Elles vivent dans une splendeur royale, entourées de serviteurs, envoient leurs fils étudier en Europe ou aux Etats-Unis, et gaspillent l’argent à leur guise. Le reste de la population n’a  pratiquement rien… Une des premières choses qu’on voit à San Salvador, c’est l’abondance d’automobiles de luxe qui circulent dans les rues. Apparemment il n’y  a pas d’intermédiaire entre ces véhicules coûteux et la charrette à bœufs conduite par un paysan aux pieds nus.… Je m’imagine que la Situation du Salvador actuel ressemble beaucoup à celle de la France, de la Russie ou du Mexique avant leur Révolution… Ici, une révolution socialiste ou communiste peut encore attendre dix ou vingt ans, mais quand elle éclatera elle sera sanglante ».

Durant les années 20, c’est d’abord  le clan familial Meléndez-Quiñones qui détient le pouvoir. En 1931 Arturo Araujo s’impose dans les élections au nom du Partido Laborista. Son programme prévoit la répartition de la terre, ce qui lui attire le soutien et les attentes des paysans. Mais très vite, une fois au pouvoir, il pratique la répression des ouvriers et paysans. Puis il perd l’appui de l’armée, ce qui favorise un coup d’Etat  le 2 décembre 1931, et c’est le MInistre de la Guerre, Hernández Martínez, surnommé El Brujo, ( le sorcier, pour ses pratiques ésotériques ) qui prend le pouvoir.
Le nouveau dictateur organise des élections municipales début 1932. Curieusement, le Parti Communiste (PCS) gagne dans plusieurs localités. On l’accuse alors de fraude. Alors le PCS lance l’idée d’une insurrection et établit des contacts avec les paysans et indigènes de l’ouest du pays, lesquels ont déjà pris la décision de se soulever pour leur propre compte.

La conjoncture.
La Grande Dépression (1929-1933) du capitalisme mondial a des effets immédiats dans la société salvadorienne, qui sont en toile de fond des massacres. La crise de 1929 provoque l’effondrement des prix du café de 46 %. Les importations baissent, les salaires des peones (ouvriers agricoles) aussi ; la faim et le chômage s’étendent sur la campagne salvadorienne. Mais les grands propriétaires maintiennent leurs privilèges : l’Etat les exonère de payer les impôts à l’exportation de leur café.
La chute de la consommation du café sur le marché mondial crée des conditions qui favorisent la résistance et la rébellion des diverses classes subalternes. Un  processus d’organisation des travailleurs, paysans et indigènes est en gestation depuis les années 20 : en effet, en 1923 surgissent  les premiers syndicats et en 1924 se crée la Fédération Régionale des Travailleurs Salvadoriens dont les objectifs principaux sont la lutte pour la terre et l’augmentation des salaires. Le coût de la main-d’œuvre ne représente pour le propriétaire que 2 % de la valeur de la récolte !!
Dès 1930, les indigènes contestent le prix élevé des locations de terres et demandent le vote d’une loi qui interdise l’expropriation pour dette et garantisse la restitution des terres qu’on leur a enlevées. Les paysans pauvres reçoivent une formation politique par les étudiants et les enseignants ruraux. En 1930, pour la première fois, le PCS organise pour le premier mai un défilé de milliers de personnes dans les rues de San Salvador.
En 1932 le plan du PCS est de coordonner une insurrection générale dans le pays. Mais ce plan est découvert et les principaux responsables, dont Farabundo Marti, sont capturés. Ils seront fusillés quelques jours plus tard. La nuit suivante, les dirigeants du PCS décident de poursuivre l’insurrection. Dans la  nuit du 23 au 24 janvier, des milliers d’hommes et de femmes, armés de bâtons ou de machetes attaquent les stations de  police, les bâtiments municipaux, les sièges du pouvoir militaire et politique, et aussi les demeures des grands propriétaires. ils saccagent les commerces locaux, appelant les gens  à s’unir à leur mouvement. 70 personnes trouvent la mort dans cette attaque.

Le massacre.
La contre-attaque du régime militaire ne se fait pas attendre, et, regroupant toutes les forces militaires du pays,  écrase la rébellion en 48 heures. Tous ceux qui sont considérés comme communistes ou indigènes sont passés par les armes. Les militaires et les Guardias Civicas, constituées de membres des classes dominantes, fusillent tous les hommes qu’ils trouvent en chemin. Le massacre se poursuit les semaines suivantes par l’armée et les paramilitaires, les corps sont jetés dans des fosses communes sans registre ni identification, ou incinérés, la presse est censurée, les archives officielles de 1932 détruites par ordre de Martínez. Le nombre des victimes est évalué à plus de trente mille. Le fondateur du PCS, Miguel Mármol, survit à la fusillade ( 1905-1993) et relatera les atrocités commises en 1932. Selon un quotidien de l’époque, « pour éviter les épidémies, la Direction Générale de la Santé a ordonné l’incinération d’un grand nombre de cadavres de communistes  dans tous les lieux où  furent réprimés les soulèvements. »
Pour justifier le massacre, le pouvoir brandit le spectre anti-communiste et raciste, et les quotidiens exigent la destruction de « l’hydre à cent têtes du communisme » et l’éradication des « indiens ivrognes et dégénérés ». Peu après,  deux bateaux de la marine britannique et un des Etats-Unis arrivent dans le  port de Acajutla, sous prétexte de défendre les intérêts de leurs ressortissants éventuels. Mais leur objectif est d’intervenir si nécessaire pour réprimer un soulèvement populaire. Leur simple présence cautionne le massacre.

Tensions ethniques.
Marginalisation et humiliation des indigènes par les blancs et les ladinos (métis) durent depuis trop longtemps. Les indigènes se sont rebellés en de nombreuses occasions. On leur arrache leur terre, on les convertit en peones des haciendas où ils supportent un traitement despotique, et on les paie avec une monnaie qui n’a de valeur que sur les terres du patron. Au moment du massacre et dans les semaines suivantes, le racisme des blancs et des ladinos se manifeste avec violence. Les  indigènes sont obligés d’abandonner leurs coutumes, leurs vêtements traditionnels. La répression n’est pas seulement l’œuvre de l’armée mais aussi des groupes privés financés par des blancs et ladinos.

Conséquences du massacre.
A court terme, il permet la consolidation au pouvoir de Hernández Martinez jusqu’en 1944, où une grève générale l’oblige à fuir le pays. Il répétait souvent que « c’est un crime plus grand de tuer une fourmi que de tuer un homme, parce que l’homme va se réincarner alors que la fourmi meurt définitivement ». Durant les 12 longues années  de sa présence au pouvoir, il réprime à tout  va et gagne la sympathie des Etats-Unis tout en flirtant furtivement avec le fascisme nazi.
Les indigènes sont pratiquement exterminés. Le dictateur interdit que les subalternes étudient, parce que les études les rendraient communistes, et d’ailleurs les pauvres sont destinés à s’occuper des travaux de  nettoyage. La violence détruit un processus d’organisation populaire et consolide un pouvoir militaire dictatorial qui perdurera jusqu’en 1992. L’anticommunisme s’impose comme doctrine d’Etat, utilisée pour persécuter et assassiner les opposants. L’armée devient la gardienne du pouvoir des classes dominantes. Le silence et la censure s’imposent, et les évènements de 1932 sont présentés par l’histoire officielle comme une croisade du communisme international en terre américaine. Au nom de l’anticommunisme viscéral, on instaure la culture de la terreur contre les pauvres et tous ceux qui osent protester.

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