BRESIL: Du pain, des jeux et des mécontents (deuxième partie)

(Traduction de l’article de Tomas Rotta, doctorant de l’Université de Massachusetts, natif de São Paulo. www.rebelion.org 16 juillet 2013)

De 1990 à 2002, les Brésiliens subirent les vagues de réformes néolibérales qui visaient à détruire tous les acquis populaires de 1978 à 1989. Depuis les années 90, l’ère néolibérale amenait la privatisation, de forts taux de chômage, des licenciements massifs, des taux d’intérêts si élevés qu’ils représentaient un record mondial, la libéralisation commerciale et financière…
Une fois de plus, le système des inégalités maintenait son emprise sur le Brésil. La moitié de la population brésilienne n’a qu’un accès insuffisant aux services de base : eau potable, évacuation des eaux, services sanitaires, éducation élémentaire… Même actuellement au 21ème siècle, la majorité des gens sont des analphabètes fonctionnels. Quelques Brésiliens se comptent parmi les plus riches du monde et vivent comme en Suisse. Mais les plus pauvres ont une vie peu différente des temps d’esclavage. Ceux qui affirment que le pays manque de ressources pour investir dans l’éducation et la santé, parlent en même temps d’investir des millions dans la préparation de la Coupe du Monde ! Le portrait du Brésilien qui aime le foot se heurte aux groupes qui crient aujourd’hui dans les rues : « Au diable  la Coupe du Monde ! »
A l’origine, la revendication actuelle était la réduction  du prix des bus et du métro à São Paulo.Cette ville est maintenant le scénario de troubles quotidiens provoqués par le problème du transport inefficace et onéreux Le système de transport public de la ville était aux mains de l’Etat depuis 1946 et fonctionnait efficacement avec du personnel bien rémunéré. Au début des années 90, Luisa Erundina, première femme maire de gauche de la ville et membre du PT, proposa un système gratuit pour tous, grâce à des impôts aux entreprises et aux familles fortunées ; son plan provoqua la rébellion des riches.
La bourgeoisie fit des campagnes et sabota le plan d’Erundina qui perdit la bataille. Puis son successeur, Maluf, corrompu, privatisa tout à la fois les lignes de bus et le métro en 1995. Puis il transféra  la propriété du transport public de cette grande ville à des mafias privées qui constituèrent un cartel pour contrôler le prix des transports. Les trois entreprises qui contrôlent actuellement le système de transport public de São Paulo possèdent la plus grande quantité d’autobus publics du monde, et le système de transport est à la fois l’un des plus inefficaces et des plus rentables du Brésil. Apparemment régulés par l’administration de la ville, les comptes des compagnies de bus sont des caisses noires que bien peu se hasardent à ouvrir ! Marta S., la dernière maire qui voulut discuter publiquement du thème, dut commencer à porter un gilet pare-balles en public.…
Les habitants de São Paulo qui vivent dans les banlieues  de plus en plus étendues de la ville, pour aller à leur travail, passent en moyenne trois heures en trajets de bus, métros, trains urbains bruyants, bondés et chers. Le coût des transports est ici le plus élevé du monde par rapport aux salaires. Avec la privatisation du système, les conducteurs ont perdu  leurs prestations sociales, leur salaire a diminué et leurs syndicats se sont affaiblis.
Le mouvement « Passe Libre »  (MPL) est né en réaction à cette crise continue. Il y a 8 ans le MPL a commencé à organiser des discussions collectives et des manifestations dans tout le pays. Ses militants sont en majorité des étudiants universitaires et d’autres jeunes engagés dans des mouvements sociaux. Le MPL est indépendant des partis. Il a créé une organisation horizontale  avec l’objectif de lutter pour la suppression des frais de transport en zone urbaine, selon lui élément déterminant de justice sociale.
Le MPl et la violente réaction policière ont amené les masses à se prononcer contre les inégalités. Des manifestations massives se sont produites  dans les stades, sur les routes et les rues des grandes villes du pays, y compris autour du Congrès National et du Ministère des Affaires Etrangères du Brésil. Des protestations se sont élevées dans les centres commerciaux, les favelas… La situation évolue rapidement. Le mouvement n’est pas radical et pas politisé. C’est d’abord un cri contre l’immense inégalité et l’oppression dont ont souffert les Brésiliens
Mais il existe constamment la menace que des groupes réactionnaires puissent usurper ce moment politique. Après la réaction contre la répression policière durant les premières marches, les forces conservatrices sont rapidement passées de la répression à l’appropriation : pratiquement tous les médias et les partis de droite ont été en faveur des manifestants et ont tenté de les récupérer pour leur propre bénéfice contre le PT, le centre gauche et le gouvernement fédéral.
Il semblerait qu’enfin le Brésil se lasse des petits changements qui n’ont pas engendré de rupture du système. Les gouvernements du PT ont produit des changements mais ils furent partiels et convenus. Lula a changé la distribution des revenus pour aider les pauvres : plus de programmes sociaux, un meilleur salaire minimum et de meilleurs taux d’emploi. Un scénario international favorable lui a permis d’aider les pauvres sans toucher aux intérêts des riches.  Les immenses excédents commerciaux du Brésil ont généré des fonds pour financer des programmes sociaux  sans compromettre les bénéfices de la bourgeoisie.
Cependant la crise financière mondiale, dès 2008, a compromis les conditions pour ce scénario. Dilma Rousseff rencontre à présent un  scénario différent : pour aider les pauvres il lui faudra affronter les riches, avec les récentes restrictions dans les frais du gouvernement et les faibles taux de croissance du PIB. Le gouvernement de Dilma n’a pas produit les résultats espérés. Les récents évènements ont cristallisé la séparation du PT et des mouvements populaires dont il est issu.
Aucune avant-garde politique n’a émergé pour représenter les problèmes des gens. La porte reste ouverte pour que la droite s’approprie l’agitation populaire Le PT est bridé par le poids des compromis politiques passés avec la bourgeoisie durant la deuxième décennie. Le maire et le gouvernement de São Paulo refusent d’annuler l’augmentation des tarifs comme l’exigeait le MPL, jusqu’à ce que cent mille personnes envahissent les rues. Finalement l’augmentation des tarifs sera annulée mais au prix de subventions aux cartels du transport privé. La population finira donc par payer l’augmentation sous forme d’impôt !
Les très riches sont inquiets aussi. Ils espèrent gagner des millions  avec la Coupe du Monde en 2014 et les J.O. en 2016. Les corporations capitalistes transnationales comme la FIFA  sont conscientes  que l’augmentation des manifs pourrait nuire à leurs profits. Les projets pharaoniques des stades sont en contraste flagrant avec le manque d’hôpitaux, de transports publics décents et d’écoles pour les masses populaires, ces masses qui n’auront pas  l’argent nécessaire pour s’offrir une entrée coûteuse au stade. La politique du « pain et  des jeux » peut finir par produire tout le contraire, le mécontentement et la rébellion.

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