Mexique : « La disparition forcée est une politique d’Etat ». (décembre 2014)

(Interview de Federico Mastrogiovanni, journaliste italien vivant au Mexique,
interviewé par Giorgio Trucchi. Extraits)

Au Mexique, les protestations pour exiger la réapparition en vie des 43 étudiants de l’Ecole Normale Rurale d’Ayotzinapa ne cessent pas. Des milliers de personnes, excitées, sortent dans les rues, envahissent les places, crient des slogans et dénoncent l’Etat comme responsable direct de ce qui s’est passé. Elles accompagnent la lutte tenace des parents de ces jeunes dont les visages se sont perdus le 26 septembre dernier.
Federico Mastrogiovanni vit au Mexique. Il est l’auteur d’un livre sur la disparition forcée : « Ni vivos, ni muertos » (Ni vivants, ni morts). Avec Luis Ramírez Guzmán, il a réalisé un long métrage documentaire sur ce thème dramatique. Les deux œuvres sont le résultat de trois ans d’une profonde et lucide investigation qui les a amenés à parcourir le Mexique du nord au sud, en passant par une douzaine d’Etats. Durant un long entretien, Federico M. nous explique que la capture-disparition forcée des 43 Normaliens n’est que la pointe d’un gigantesque iceberg dont personne ne connait la dimension réelle.

Les organisations de Droits Humains assurent que les victimes de ce genre de crime infâme seraient, pour la seule année 2013, de presque dix neuf mille personnes disparues, c’est-à-dire 51 personnes par jour, pour tout le pays, mais sans compter les disparitions de migrants centro-américains. En réalité, seule une personne sur dix dénonce une disparition. « Ces faits ressemblent à des accidents individuels, voire fortuits, avec très peu d’éléments communs, mais il n’en est pas ainsi, et la responsabilité de l’Etat par acte ou par omission est plus qu’évidente », dit le journaliste.

« – Les rues et les places mexicaines continuent d’être envahies de personnes qui exigent de l’Etat la réapparition des 43 étudiants. Pouvons-nous dire qu’au Mexique la disparition forcée est une politique d’Etat ?
– Cela ne fait aucun doute. A partir de 2006, quand le président de l’époque Felipe Calderón entreprit une prétendue guerre contre le narcotrafic, les disparitions se sont multipliées comme jamais auparavant. En particulier il y a eu une augmentation des « disparitions forcées », c’est-à-dire quand il y a implication de fonctionnaires ou d’organes de l’Etat, que ce soit par action ou par omission. Ce qui s’est passé à Iguala est un cas évident de disparition forcée.

– Quels sont les éléments qui mènent à cette conclusion ?
– Durant une entrevue que j’ai réalisée récemment, le général en retraite José Francisco Gallardo, prisonnier politique pendant dix ans, a déclaré que la disparition des 43 Normaliens est le résultat d’une stratégie militaire. Au Mexique la Police est militarisée et les Forces Armées, – que l’on déclare ou non l’état d’exception – , s’impliquent constamment dans des tâches de sécurité citoyenne. Ainsi, toute violation commise par ces appareils répressifs relève de la responsabilité directe du Secrétariat de Gouvernement, du Secrétariat de la Défense et du Président de la République.
L’attaque contre les étudiants a eu lieu juste en face du 27e Bataillon d’Infanterie, et les militaires ont fait partie de la répression. Et nous ne pouvons pas croire que le Centre d’Investigation et de Sécurité Nationale n’a pas eu connaissance de ce qui s’est passé.
Par ailleurs ce n’est un secret pour personne que María de los Angeles Pineda, épouse de l’alcalde (maire) de Iguala José Luis Abarca, – tous deux capturés pour avoir fomenté et dirigé la répression, – est la sœur de trois membres du groupe criminel Guerreros Unidos. Mais personne n’a empêché son mari de se présenter comme candidat à la mairie.

– Pourquoi tant de disparitions et qui a intérêt à cette situation ?
– Dans mon livre je présente une hypothèse dont je suis convaincu, c’est-à-dire qu’il existe une relation directe entre les disparitions, la terreur qu’elles génèrent dans la population et l’exploitation des ressources naturelles. L’Etat de Guerrero, par exemple, est l’un des principaux producteurs de pavot et de marihuana. Il a en outre d’énormes gisements d’or et d’argent. L’entreprise canadienne Torex construit une mine d’or qui figurera parmi les plus grandes et les moins chères du monde et annonce qu’elle produira une moyenne annuelle de 358 000 onces d’or. Des gains qui avoisinent les trois mille millions de dollars…
Dans d’autres zones, comme la Cuenca de Burgos, entre les Etats de Tamaulipas, de Nuevo León et de Coahuila, on a découvert de grands gisements d’hydrocarbures. Là se trouve la 4e réserve mondiale de gaz de schiste. Dès 2006, on a commencé à faire disparaître des personnes et actuellement c’est là qu’il y a le plus de disparitions. Car ce qui se passe, c’est qu’avec l’appui de policiers et de militaires, on peut générer le terreur et « nettoyer » des zones et des territoires qui doivent être contrôlés et concédés à des entreprises nationales et internationales. L’objectif est que celles-ci puissent développer sans opposition leurs mégaprojets qui sont souvent le résultat d’accords commerciaux néfastes comme le TLCAN -NAFTA.
De même, la terreur généralisée sert à occulter la répression sélective envers les leaders communautaires, les militants, les membres de l’opposition sociale et populaire. Ce n’est un secret pour personne que l’Ecole Normale Rurale d’Ayotzinapa est très critique envers le gouvernement, et que ses étudiants ont une formation politique de gauche.

-Pourquoi les gens ne dénoncent-ils pas les disparitions ?
– Pour différentes raisons. D’une part il y a la peur, et d’autre part, les familles se heurtent à un système institutionnel qui génère omission et impunité. Quand une personne veut présenter une dénonciation au ministère public, le mieux pour elle est que l’agent de service lui dise de rentrer chez elle.….Très souvent elle sera victime d’intimidations et de menaces.

– Quels sont les impacts chez les familles de personnes disparues ?
– Chez les familles de personnes disparues l’effet est dévastateur. Il peut générer un profond sentiment d’insécurité et de désespoir, ou bien motiver à entreprendre une recherche sans fin de l’être cher. Quand cette situation englobe de nombreuses personnes, nous pouvons voir des communautés entières qui vivent dans la terreur, qui n’ont plus confiance en rien ni en personne, qui vivent un deuil inaccompli en tant que communauté.

– Pourquoi, dans la situation d’Ayotzinapa, les gens réagissent-ils ?
– Le gouvernement mexicain a toujours su vendre son image pseudo-démocratique. Durant la « guerre sale », par exemple, d’une main il faisait disparaitre ses opposants, et de l’autre, il accueillait les poursuivis par les dictatures latino-américaines. En outre, il tente de vendre l’idée que c’est le résultat d’une guerre inégale contre les grands cartels de la drogue. Mais la réalité est autre, parce que gouvernement, mafia et narcotrafic sont la même chose.
Le problème n’est pas que l’Etat n’a pas la capacité de combattre le crime organisé: il fait partie de ce système mafieux où la drogue est un rideau de fumée pour détourner l’attention du véritable objectif qui est, nous l’avons dit, les ressources naturelles.
Mais je crois que la réaction de la population a beaucoup plus à voir avec les étudiants disparus : les gens relient cette tragédie au massacre d’étudiants de Tlatelolco en 1968…Il s’agit de 43 jeunes des zones rurales et de faibles ressources, ils ont entre 17 et 21 ans, ils étudient dans une école qui est perçue au niveau collectif comme leur unique possibilité de formation. Les gens se sont identifiés à eux et à leurs parents et se sont indignés.

– Que va-t-il se passer maintenant ?
– Les institutions et les grands médias feront tout pour étouffer et détruire le mouvement spontané qui s’est créé. J’ai l’espoir que cela puisse être le début de quelque chose de très important mais ce ne sera pas facile…
Pour le moment, le livre « Ni vivos ni muertos » est l’unique document d’investigation qui pose des questions, qui cherche une signification aux évènements et tente d’expliquer le pourquoi de cette tragédie. Des groupes de citoyens, des organisations, des mouvements m’invitent pour connaitre mon opinion, et ceci aide à rompre le silence et le rideau de fumée qui entoure la disparition forcée… »

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