EQUATEUR – Soulèvement des communautés indigènes, pourquoi ?

(Article de Silvia Arana – Rebelión, 24/08/2015)

Pourquoi les communautés indigènes se révoltent-elles ? Parce qu’elles se sentent amoindries, laissées de côté, parce que leur dignité a été offensée. Silvia Rivera dit :

« Le thème de la dignité est tellement central pour l’oppression andine que pour traduire opprimé, oppression, exploité, il n’existe qu’un seul mot : « empequeñecer  » (rapetisser).

Tout ce qui rabaisse la dignité humaine (mauvais traitement, bas salaire…) te rapetisse en tant que personne… C’est pourquoi les gens se révoltent… Ils ne se révoltent pas à cause des forces productrices… C’est pareil en quechua avec  le mot « pisotear » (piétiner) qui traduit ce qui t’opprime. »

Lucía vient de Guaranda, région andine centrale de l’Equateur. Elle est venue à Quito pour participer au soulèvement indigène avec sa communauté. Elle  veut réclamer, entre autres, pour l’éducation. Elle dit que les écoles kichwa-espagnol, auparavant à la charge des communautés, ont été remplacées par les écoles du Millénaire, mais que celle qui correspond à sa communauté est très éloignée et qu’il n’y a pas de bus pour transporter les enfants.

Avec humilité, elle avoue qu’elle est analphabète : quand elle était petite il n’y avait pas d’école  dans sa communauté. « J’ai appris l’espagnol à 25 ans », sourit-elle, et passe sans effort du kichwa ( en s’adressant à son petit-fils) à l’espagnol (quand elle parle avec moi).

Elle dit qu’elle « travaille aux champs », ce qui signifie s’occuper des cultures et aussi des animaux, afin d’assurer, comme les autres femmes, la base de l’alimentation familiale. Lucía porte le vêtement traditionnel : longue jupe noire, blouse blanche aux fleurs brodées, ceinture tissée multicolore, sombrero de laine blanche orné de rubans… Chaque couleur du vêtement a une signification : le noir représente la terre (Pachamama), le blanc, les neiges du colossal volcan Chimborazo, aux pieds duquel se trouve Guaranda.

La présence de Lucía et d’autres femmes indigènes groupées ici rappelle que la femme est la gardienne de l’identité et la reproductrice de la culture des peuples indigènes… Cecilia, militante indigène de Cotopaxi, dit :

« Il n’y a qu’une seule école du Millénaire à Cotopaxi. Jusqu’à 150 élèves par classe ! La majorité des professeurs sont des bacheliers enseignant à des élèves de 9e année. A tout moment les chefs du district scolaire changent : le dernier n’est pas resté trois mois.  A  la fin du secondaire, nos jeunes ne sont pas bien préparés et ne peuvent atteindre le niveau nécessaire pour étudier à l’université publique. Il faut nous endetter pour les envoyer dans une université privée…

En 2009 j’ai participé aux tables du dialogue pour l’éducation : pas un seul ministre !…le gouvernement nous accuse de faire le jeu de la droite, mais c’est lui-même qui fait le jeu de la droite ! »

Deux des grandes dirigeantes historiques pour les droits indigènes, liées au parti communiste, luttèrent pour les droits des paysans, la réforme agraire, l’éducation des communautés indigènes. En 1945 elles fondèrent la première école indigène sur les terrains du syndicat « Tierra Libre ». Peu après, trois autres écoles étaient créées dans cette zone, avec des maîtres indigènes et sans appui de l’Etat. Sous la pression des grands propriétaires – qui ne voulaient pas de peones éduqués -, en 1963 la Junte Militaire interdit que les enfants reçoivent une instruction en Kichwa, disant que les écoles étaient des « foyers communistes ».

Mais avec le développement de la Théologie de la Libération, de nouvelles écoles indigènes apparurent. Elles avaient un rôle qui allait bien au-delà de l’éducation d’enfants. On les considérait comme un centre d’organisation sociale et politique. La loi de réforme agraire fut signée en 1976, et bien que le mouvement indigène n’ait pas formulé de demandes, on le considéra comme point de départ pour poursuivre la lutte.

Système d’éducation bilingue : protagonisme des peuples indigènes.

Dans les années 80-90, les écoles indigènes se multiplièrent dans toute la Sierra Centrale avec le système d’Education Interculturelle Bilingue, dû à l’action de la CONAIE (Confédération de Nations Indigènes ) qui regroupe 13 nationalités indigènes d’Equateur. Dès son origine, la CONAIE a su combiner les demandes anti-néolibérales avec la lutte pour les droits ethno-culturels. Elle a élaboré une proposition éducative qu’elle présente au gouvernement : en novembre 1988 se crée la Direction Nationale d’Education Bilingue (DINEIB). En collaboration avec le Ministère, elle élabore du matériel didactique d’alphabétisation ainsi que des programmes de formation des éducateurs.

Vers 2000, le système d’éducation national comptait 2150 centres de niveau primaire, 142 de niveau secondaire et 13 instituts supérieurs. La colonne vertébrale de ce modèle est la participation des communautés : c’est à partir des recherches menées dans les communautés que s’élabore le matériel pédagogique et que se forment les enseignants. Les objectifs de ce système alternatif sont : revaloriser leur propre culture – inclure l’enseignement des luttes indigènes ignorées par l’histoire officielle – revitaliser les processus des communautés pour améliorer la qualité de vie. Il est sous-entendu que les peuples indigènes doivent avoir la liberté de construire leurs propres modèles de développement.

Décret exécutif qui ôte à la CONAIE la direction du système d’éducation intégrale.

En février 2009, par décret exécutif, le gouvernement Correa élimine l’administration indigène de la DINEIB et la place sous la responsabilité du ministère de l’Education. C’était la fin de l’autonomie. L’objectif annoncé était d’ « unifier toutes les écoles du pays, urbaines et rurales, avec un même programme ».

Les nouvelles écoles du Millénaire fonctionnent dans des édifices modernes. Mais dans l’application du plan, on n’a pas considéré un facteur important : les distances, le manque de routes et de moyens de transport, et les élèves doivent parfois marcher plusieurs heures et renoncent à l’école. De plus les nouveaux maîtres ne parlent pas forcément kichwa, ignorent la cosmovision andine et ne dominent pas les nouvelles technologies mises à leur disposition.

Le gouvernement multiplie par 4 le budget de l’Education : construction d’écoles publiques, formation des enseignants, création de 3 nouvelles institutions d’éducation supérieure, huit mille étudiants boursiers dans les meilleures universités du monde. Le budget de l’éducation supérieure représente 2,12 % du PIB (1% en Europe, 0,8% en Amérique Latine…). Pourtant, malgré ce contexte encourageant, il existe un net déficit dans la participation du secteur indigène, en total désaccord avec le chemin pris face au Système Intégral d’Education BIlingue.

« En supprimant l’autonomie indigène éducative, le gouvernement a appauvri le caractère plurinational et multiculturel  de l’Etat équatorien… Le gouvernement doit entamer un véritable dialogue interculturel avec les communautés et leurs dirigeants, sans poser de conditions… ».

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