NICARAGUA – « Le FSLN actuel n’est pas sandiniste ».

(Paolo Moiola,collaborateur de Noticias Aliadas, interviewe María López Vigil, théologienne, écrivain et journaliste d’origine cubaine, arrivée au Nicaragua il y a 35 ans. Rédactrice en chef de ENVIO, revue mensuelle d’analyse publiée depuis 1981 par l’Université Centroaméricaine (UCA) dont le siège est à Managua. Elle est l’auteur d’œuvres de théologie, du livre de témoignages de Monseigneur Romero, et de littérature infantile.)

P.M. Croyez-vous que les résultats qui donnent comme gagnants Daniel Ortega et Rosario Murillo sont véridiques ?
Jamais nous ne saurons les résultats officiels de ces élections. Depuis 8 ans les autorités électorales mentent et tout le monde le sait au Nicaragua. Daniel Ortega a gagné parce qu’il avait tout préparé pour n’avoir ni observateurs internationaux ni partis réels en concurrence. Nous avons calculé que 70 % des gens n’ont pas voté, et même 80% dans les zones rurales. En tout cas, les 72,5% d’Ortega proviennent d’à peine 30% de votants. Ce serait une victoire à la Pyrrhus.

Après les élections la chaîne vénézuélienne Telesur a qualifié d »exemplaire « le processus électoral du Nicaragua, le petit géant dont la démocratie est attaquée avec agressivité par les gouvernements et les médias occidentaux ». Quelle est la vérité?
Cette année c’est l’abstention qui a gagné, c’est quelque chose de très significatif au Nicaragua où les gens aiment voter, ils ont la « foi électorale ». Les chiffres fournis par le Pouvoir Electoral si décrié ne sont pas crédibles. Ils arrivent précédés de trois fraudes électorales prouvées (2008, 2011 et 2012). Ils ne sont pas non plus vérifiables. C’est très grave le problème électoral au Nicaragua parce que le système électoral s’est effondré.

L’économie nicaraguayenne a enregistré une croissance de 4,1% en 2015. Cela signifie-t-il que le modèle d’Ortega fonctionne ?
Le gouvernement d’Ortega n’est pas progressiste. L’impulsion qu’a eue l’économie du Nicaragua était basée sur l’aide vénézuélienne. Le modèle économique a bénéficié fondamentalement au grand capital et c’est pourquoi le FMI félicite annuellement Daniel Ortega.

Le taux général de pauvreté a diminué de 44,7% en 2009 à 39% en 2015, selon la Fondation Internationale pour le Défi Economique Global. Ces chiffres sont-ils fiables?
Voici dix ans que Ortega et Murillo gouvernent. Ils sont devenus millionnaires avec les ressources de la coopération pétrolière vénézuélienne. L’inégalité sociale est aujourd’hui plus grande qu’il y a une décennie. Le problème principal du pays est le chômage et l’emploi précaire (emploi informel) : 8 Nicaraguayens sur 10 travaillent pour leur propre compte, sans salaire fixe et sans sécurité sociale.L’émigration vers le Costa Rica et le Panama est massive. Les « remesas » (sommes d’argent) en dollars que les émigrés envoient à leurs familles sont un soutien important pour les gens les plus pauvres du pays. Le Nicaragua continue d’afficher le record du pays pour la plus forte pauvreté multidimensionelle d’Amérique Latine.

La pauvreté est un legs historique. Que faut-il  pour la réduire ?
Le problème principal pour que le pays surmonte sa pauvreté historique est l’extrême médiocrité de l’éducation. Nous avons les enseignants les plus  mal payés d’Amérique Centrale et le pourcentage du budget national le plus bas (2,5%) consacré à l’éducation. Le gouvernement actuel n’a rien fait pour améliorer l’éducation.

Les Ortega disent que leur gouvernement est un gouvernement inclusif…
Ceux que Ortega a inclus dans son gouvernement sont la grande entreprise privée, l’élite patronale de toujours. Ce sont ses alliés les plus fermes, ses partenaires aussi dans différentes affaires. Pour les plus pauvres il y a les « programmes sociaux »: paquet de nourriture mensuel, porcs et volailles pour les femmes rurales, plaque de zinc pour les toits, crédits sans intérêts pour de mini-négoces urbains.… Nul doute que cela soulage la pauvreté et les plus pauvres lui en sont très reconnaissants, mais le problème de la pauvreté n’est pas résolu pour autant. La seule chose qui éradique la pauvreté c’est un emploi fixe avec un salaire digne.
Le 6 novembre beaucoup de ces pauvres qui ont bénéficié des programmes sociaux ne sont pas allés voter pour Ortega. Les gens sont excédés du contrôle social qu’impose ce gouvernement et qui s’exprime de diverses manières, davantage en zone rurale qu’à Managua et autres villes.

Il me semble que le sandinisme d’aujourd’hui est complètement différent  du sandinisme d’hier. Est-ce que je me trompe ?
Nous avons tous admiré le sandinisme et c’est pourquoi nous sommes tristes depuis des années. Mais cela ne sert à rien de dissimuler et de mentir sur le FSLN, sur Ortega et ses gens. Ce ne sont pas des sandinistes. Le sandinisme continue de vivre au Nicaragua, mais dans aucune institution. En d’autres termes, le FSLN actuel n’est pas sandiniste.

Qu’est-ce que le sandinisme ?
C’est une des racines de cette nation. Le sandinisme c’est la justice sociale et la souveraineté nationale. Ici il existe des inégalités injustes.

Le FSLN existe encore, non ?
Il n’y a plus de FSLN non plus, parce que les structures de ce parti n’existent pas. Ce qui existe c’est l’orteguisme, un projet politico-familial qu’on a comparé au somozisme. Dans bien des occasions il existe une consigne qui dit : « Ortega et Somoza c’est la même chose ». Évidemment les années ont passé, le monde est différent, le Nicaragua est différent.
Cela rappelle Somoza par l’autoritarisme, par le contrôle familial du pays, par la capacité répressive, spécialement en zones rurales, par l’enrichissement d’une famille et de son groupe de proches, par la corruption dans l’utilisation privée des ressources publiques.

Que pouvez-vous me dire du projet du Grand Canal Interocéanique dans les mains de Wang Jing, président du groupe HKND ?
Ortega est un « vendepatria », comme disait Augusto Cesar Sandino des politiciens de son temps. Il a vendu le pays à une entreprise chinoise pour qu’elle fasse un canal interocéanique  (le début des travaux du projet a été repoussé à fin 2016). Et si elle ne le fait pas – parce que c’est une escroquerie et une folie – il y a une  loi qui permet à cette entreprise et au groupe d’Ortega de s’emparer des terres destinées au prétendu canal et aux projets associés au canal.

Au Nicaragua, des multinationales sont présentes ; elles ont des méthodes désastreuses en Amérique Latine. Le milieu environnant et la nature sont-ils en péril ?
Oui, Cargil ( la transnationale agrochimique étatsunienne) est reçue avec des honneurs par Ortega. Il y a la mine aurifère canadienne B2Gold, il y a Monsanto (la productrice de semences transgéniques). Il y a des zones franches coréennes, taïwanaises, étatsuniennes. Pourquoi le Nicaragua reçoit-il tant d’investissements étrangers, de multinationales et d’autres entreprises importantes ? La raison principale est que le Nicaragua maintient les salaires les plus bas de toute l’Amérique Centrale. La main d’œuvre est si bon marché que c’est la seule en Amérique Centrale qui peut concourir avec les bas salaires des pays d’Asie. Le salaire minimum du Salvador est un peu plus que le double du nôtre, celui du Honduras est plus du double, celui du Guatemala est un peu supérieur à celui du Honduras et celui du Costa Rica est quatre fois supérieur au nôtre.
Les entreprises minières causent des désastres écologiques sur leur lieu de travail, comme dans le reste de l’Amérique Latine. Actuellement le gouvernement leur a concédé 10% du territoire national pour exploration et exploitation minière, spécialement de l’or.

Quel est le rôle de l’Église Catholique du Nicaragua ?
Durant les années 80, elle fut une grande ennemie du sandinisme, en particulier avec le cardinal Miguel Obando y Bravo. Aujourd’hui il est l’allié de la famille présidentielle.
La hiérarchie de l’Eglise Catholique est divisée, comme dans toutes les parties du monde. Il y a quatre des 10 évêques  de la Conférence Episcopale du Nicaragua qui ont des positions critiques sur le gouvernement d’Ortega. Les autres maintiennent des positions ambiguës, à certains moments favorables au gouvernement, mais généralement ils gardent le silence. L’évêque auxiliaire de Managua, Mgr Silvio Báez, est le seul qui a eu une position plus fermement critique.

Et les Églises Évangéliques ?
Elles se sont multipliées de manière exponentielle au cours des dernières années, comme dans toute l’Amérique Centrale et l’Amérique Latine. En général, ces gens lisent la Bible, d’une manière qui conduit au fondamentalisme et à la résignation devant la réalité. Il y a les Eglises Protestantes historiques (anglicane, baptiste, méthodiste, adventiste, luthérienne), mais elles sont en minorité évidente face aux dénominations évangéliques qui sont de plus en plus nombreuses, surtout dans les quartiers pauvres des villes et les hameaux de la campagne.

Quelle est la situation des quatre ethnies indigènes (8,9% de la population totale, 520 000 personnes) du Nicaragua ?
L’ethnie majoritaire ce sont les Miskitos, et en second lieu, l’ethnie Mayangna. L’ethnie Rama est très réduite. Il y a aussi des Garifunas, comme au Honduras. Ces quatre ethnies occupent des zones de la Caraïbe nord et sud. Historiquement cette région du pays, immense, riche en biens naturels, a été abandonnée ou sous-estimée par le gouvernement central. Actuellement ces terres sont de plus en plus envahies par des gens venant d’autres parties du pays, avec la complaisance de ce gouvernement. Il en a toujours été ainsi. Ces dernières années le conflit s’est envenimé, y compris avec des armes, entre les uns et les autres, et l’armée n’intervient pas.

Qu’espérez vous pour le présent et le futur du Nicaragua ?
J’espère un pays plus juste et plus heureux. Je crois qu’un autre Nicaragua est possible, mais ce n’est pas quelque chose que nous  pouvons réaliser à court terme. Si je ne suis plus là quand cela arrivera, j’ai fait tout ce que j’ai pu, avec tout ce que j’avais, pour qu’il en soit ainsi.

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