Fidel Castro et la répression contre les intellectuels (par Ignacio Ramonet)

(Ignacio Ramonet, 03/01/2017) – Extrait de « Cuba-Coopération »

La mort de Fidel Castro a donné lieu – dans certains grands médias occidentaux – à la diffusion de quantités dʼinfamies contre le commandant cubain. Cela mʼa blessé. Chacun sait que je le connaissais bien. Et jʼai donc décidé dʼapporter mon témoignage personnel. Un intellectuel cohérent doit dénoncer les injustices. En commençant par celles de son propre pays.

Lorsque lʼuniformité médiatique écrase toute diversité, censurer toute expression divergente et sanctionner les auteurs dissidents, est naturel, en effet, on peut parler de « répression ». Comment qualifier autrement un système qui étouffe la liberté dʼexpression et réprime les voix différentes ?

Un système qui nʼaccepte pas la contradiction en arguant quʼil lʼadmet. Un système qui établit une « vérité officielle » et ne tolère pas la transgression. Un tel système a un nom, ça sʼappelle « tyrannie » ou « dictature ». Pas de discussion. Comme beaucoup dʼautres, jʼai vécu dans ma chair les fléaux de ce système… en Espagne et en France. Cʼest ce que je vais vous raconter.

La répression contre moi a commencé en 2006, lorsque jʼai publié en Espagne mon livre « Fidel Castro. Biographie à deux voix » ou « Cent heures avec Fidel »- (Edition Debate, Barcelone), fruit de cinq années de documentation et de travail, et des centaines dʼheures de conversations avec le leader de la révolution cubaine. Immédiatement, je fus attaqué. Et la répression a commencé. Par exemple, le journal « El Pais » (Madrid), qui mʼouvrait régulièrement ses pages dʼopinion, mʼa sanctionné. Il cessa de me publier. Sans donner la moindre explication. Et non seulement cela, mais dans la meilleure tradition stalinienne, mon nom a disparu de ses pages. Supprimé. Plus aucun compte-rendu de mes livres, plus aucune mention de mon activité intellectuelle. Rien. Supprimé. Censuré. Un historien du futur qui chercherait mon nom dans les colonnes du journal « El País » déduirait que je suis mort il y a une décennie…

La même chose dans « La Voz de Galicia », journal dans lequel jʼai aussi écrit pendant des années, une chronique hebdomadaire intitulée « Res Publica ». En raison de la publication de mon livre sur Fidel Castro, et aussi sans la moindre excuse, jʼai été puni. Ils ont cessé de publier mes chroniques. Du jour au lendemain : la censure totale. Comme dans « El País » mise à lʼécart absolue. Traitement de pestiféré. Jamais plus, ensuite, la moindre allusion à une de mes activités.

Comme dans toute dictature idéologique, la meilleure façon dʼexécuter un intellectuel est de le faire « disparaître » de lʼespace médiatique pour le « tuer » symboliquement. Hitler lʼa fait. Staline lʼa fait. Franco lʼa fait. Le quotidien « El País » et « La Voz de Galicia » me lʼont fait.

En France, ce fut pareil. Quand les éditeurs Galilée et Fayard ont publié mon livre « Fidel Castro. Biographie à deux voix » en 2007, la répression sʼest immédiatement abattue sur moi.

Sur la radio publique « France Culture », jʼanimais un programme hebdomadaire le samedi matin, consacré à la politique internationale. Dès la publication de mon livre sur Fidel Castro, les médias dominants commencèrent à mʼattaquer violemment, le directeur de la station mʼa appelé dans son bureau et sans détours, mʼa déclaré : « Il est impossible que vous, ami dʼun tyran, puissiez vous exprimer sur nos ondes. » Jʼai essayé dʼargumenter. Rien à faire. Les portes des studios se sont fermées à jamais pour moi. Ils mʼont aussi bâillonné. Le silence était imposé à une voix discordante dans lʼunanimisme anti-cubain.

A lʼUniversité Paris-VII, cela faisait 35 ans que jʼenseignais la théorie de la communication audiovisuelle. Quand a commencé la diffusion de mon livre et la campagne médiatique contre moi à se propager, un collègue mʼa prévenu: « Attention! Certains fonctionnaires disent quʼon ne peut pas tolérer que « lʼami dʼun dictateur » donne des cours dans notre faculté… » Bientôt commencèrent à circuler dans les couloirs des dépliants anonymes contre Fidel Castro qui exigeaient mon expulsion de lʼuniversité. Peu après, jʼétais officiellement informé que mon contrat ne serait pas renouvelé… Au nom de la liberté dʼexpression, on mʼa refusé le droit à lʼexpression.

Je dirigeais à lʼépoque, à Paris, le mensuel « Le Monde Diplomatique », appartenant au même groupe dʼédition que le célèbre journal « Le Monde ». Et, pour des raisons historiques, je faisais partie de la « Société des rédacteurs » de ce journal, mais nʼécrivais plus dans ses colonnes. Cette société était alors très importante dans lʼorganigramme de lʼentreprise par sa condition dʼactionnaire principal, parce quʼen son sein on élisait le directeur du journal et parce quʼelle veillait au respect de lʼéthique professionnelle.

En vertu de cette responsabilité précisément, quelques jours après la sortie de ma biographie de Fidel Castro en librairies, et après que plusieurs médias importants (notamment le quotidien « Libération ») ont commencé à mʼattaquer, le président de la Société des rédacteurs mʼappela pour me transmettre « lʼextrême émotion » qui, selon lui, régnait au sein de la Société des rédacteurs depuis la publication du livre. « Lʼavez-vous lu ? » Demandai-je. « Non », répondit-il, « mais peu importe cʼest une question dʼéthique, de déontologie. Un journal du groupe « Le Monde » ne peut pas interroger un dictateur. » Je cite de mémoire une liste dʼune douzaine dʼauthentiques autocrates dʼAfrique et dʼautres continents dont le journal avait obligeamment donné la parole pendant des décennies. « Pas la même chose » dit-il, « précisément je tʼappelle pour ça : les membres de la Société des rédacteurs veulent que tu viennes leur donner une explication. » « Vous voulez me faire un procès ? Un «procès de Moscou» ? Une «purge» pour déviationnisme idéologique ? Il va falloir assumer votre rôle dʼinquisiteurs et de police politique, et mʼemmener de force devant votre tribunal. » Ils nʼont pas osé.

Je ne peux pas me plaindre ; je nʼai pas été emprisonné ni torturé ni exécuté comme cela est arrivé à beaucoup de journalistes et dʼintellectuels sous le nazisme, le stalinisme ou le franquisme. Mais jʼai subi des représailles, symboliquement. Comme dans ‘El Paísʼ ou ‘La Vozʼ, jʼai « disparu » des colonnes du journal « Le Monde ». Lorsque jʼétais cité, cʼétait seulement pour me lyncher.

Mon cas nʼest pas unique. Je connais en France, en Espagne, dans dʼautres pays européens, de nombreux intellectuels et journalistes condamnés au silence, à « lʼinvisibilité » et à la marginalité parce quʼils ne pensent pas comme le chœur féroce des médias dominants, parce quʼils rejettent « le dogme anti-castriste obligatoire ». Pendant des décennies, Noam Chomsky lui-même, aux États-Unis, pays de la « chasse aux sorcières », a été condamné à lʼostracisme par les grands médias qui lui ont interdit lʼaccès aux colonnes des journaux les plus influents et aux antennes des principales stations de radio et de télévision.

Cela nʼa pas eu lieu il y a cinquante ans dans une dictature poussiéreuse lointaine. Non, ça se passe maintenant dans nos « démocraties médiatiques ». Je continue à en souffrir à lʼheure actuelle. Pour avoir simplement fait mon travail de journaliste, et donné la parole à Fidel Castro.

En justice, ne donne-t-on pas la parole à lʼaccusé ? Pourquoi ne pas accepter la version du dirigeant cubain que les grands médias dominants jugent et accusent en permanence ?
La tolérance nʼest-elle pas le fondement même de la démocratie ? Voltaire définissait la tolérance de la manière suivante : « Je ne suis pas du tout dʼaccord avec ce que vous dites, mais je lutterai jusquʼà la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » La dictature médiatique, à lʼère de la post- vérité (*), ignore ce principe fondamental.

Traduction Michel Taupin
La dictature médiatique à lʼère de la post-vérité

(*)
Note de Danielle Bleitrach :

Comme je comprends ce cri du cœur dʼIgnacio Ramonet, remarquez cela a du bon. Toute ma vie en tant que communiste jʼai subi un certain ouvriérisme, en tant quʼintellectuelle jʼétais un élément suspect face aux prolétaires. Aujourdʼhui je sais que la position de classe nʼest pas liée à lʼorigine, même si je suis toujours persuadée quʼil est bon dʼavoir un maximum de prolétaires parmi les dirigeants dʼun parti révolutionnaire. Honnêtement jʼai vu des tas dʼamis intellectuels ou prolétaires renoncer au combat, trahir même que je suis assez contente dʼavoir partagé lʼexpérience de ce quʼest la pseudo démocratie et le droit à la parole dans nos démocraties
(*) « post-vérité » : « qui fait référence à des circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins dʼinfluence pour modeler lʼopinion publique que les appels à lʼémotion et aux opinions personnelles » (dictionnaire Oxford)
La vérité a toujours été falsifiée ou contestée, ce qui est nouveau cʼest quʼelle est devenue secondaire, cʼest lʼère de la post-vérité.

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