COLOMBIE – Ingrid Bétancourt : « Les FARC méritaient aussi le Prix Nobel de la Paix »

( Extrait de la revue trimestrielle du comité SOLAL,
« Solidarité Amérique Latine » de Caen – été 2017)

La Franco-Colombienne, ex-otage des FARC, nous dit son espoir et ses craintes pour le processus de paix en cours entre la guérilla et Bogotá.

– Quel regard portez-vous sur le processus de paix ?
Je ressens d’abord un élan d’espoir. Je ne pensais pas que nous parviendrions à cet accord, discuté pendant 4 ans à Cuba. Ce que vit aujourd’hui la Colombie est extraordinaire, et il faut tout faire pour que le processus soit couronné de succès. Mais je dois tempérer cet enthousiasme car la réalité est préoccupante. Les forces qui tentent de saboter ce processus sont aujourd’hui très actives, dans toutes les strates de la société. L’ancien président Alvaro Uribe, qui représente la droite très musclée, combat cet accord de paix.

Etre pour ou contre cet accord, c’est se positionner sur l’échiquier politique, avant l’échéance cruciale de l’élection présidentielle de 2018. Uribe (Centre démocratique) ne se présentera pas. Mais comme il les a violemment combattus quand il était au pouvoir, il prétend par exemple que cet accord garantit l’impunité aux membres des FARC. C’est absurde. En Colombie, 97 % des crimes restent impunis. Les paramilitaires en particulier continuent d’agir sans être condamnés, comme ceux qui les financent et les soutiennent.

– Les accords de paix prévoient justement une justice transitionnelle…
Oui. C’est la « Justice spéciale pour la paix ». Les membres des FARC ont accepté d’être traduits devant des tribunaux, et c’est remarquable dans un pays où la justice a du mal à fonctionner. Il n’existe pas de précédent dans le monde. Cette justice spéciale a été pensée dans l’intérêt des Colombiens, pour que les guérilleros soient réintégrés dans la société. La majorité des jeunes ont pris les armes alors qu’ils n’étaient que des gamins.

Je pense que les FARC méritaient aussi le Prix Nobel de la Paix. Palestiniens et Israéliens l’ont reçu conjointement en 1994, non ? Les FARC le méritaient, y compris s’ils ont tué, parce que c’était la guerre, et qu’ils appartenaient à une organisation qui leur donnait des ordres.

Les chefs iront devant la justice. S’ils ont commis des crimes de guerre, de torture, de génocide, ils seront condamnés mais leurs peines seront atténuées s’ils avouent. Ils n’iront pas dans des prisons à barreaux mais dans des zones contrôlées d’où ils ne pourront pas sortir.C’est un compromis. Chacun doit y trouver son compte. Les FARC n’étaient pas totalement vaincus au plan militaire au moment des négociations. Ses membres auraient pu retourner combattre. Ils ont accepté d’être jugés. Il a fallu rendre cette justice attractive pour eux. C’est normal.

– Et comment la population vit le retour des FARC à la vie civile ?
On dit que les Colombiens haïssent les FARC. Je ne sais pas si c’est vrai. Je sais que les FARC ne leur font plus peur. Les ex-combattants des FARC, qui disent être 8000, vont pouvoir créer un parti politique. On va leur attribuer une trentaine de sièges, c’est inscrit dans les accords de paix. Cette réintégration embête beaucoup les Colombiens, mais je pense qu’il faut leur expliquer que cette tolérance est nécessaire. Les FARC vont apprendre le débat démocratique. Ces hommes participeront aux débats du Congrès et feront partie des coalitions. Leurs chefs voudront y aller.Ils vont découvrir que leurs ennemis ne sont pas forcément leurs ennemis, que l’on peut tisser des liens, des sympathies. Il faut leur enseigner la démocratie si l’on veut vivre dans une Colombie en paix.

En décembre, le président Juan Manuel Santos a reçu le prix Nobel de la Paix, une première pour un Colombien. C’est fantastique et mérité. Malheureusement, les Colombiens l’ont vu comme un prix attribué à un président, pas à un pays et à son peuple. Au lieu de rassembler, le Nobel a créé des tensions, c’est dommage.

Je pense que les FARC méritaient aussi de recevoir ce Prix Nobel – Palestiniens et Israéliens l’ont reçu conjointement en 1994, non ? Rendre les armes et confier sa sécurité à son ennemi d’hier, devenir totalement dépendants de l’Etat, c’est très fort. Désarmés, les ex-FARC sont en danger, eux qui possèdent des informations gênantes pour certains acteurs de la vie Nationale, lesquels vont être tentés de les éliminer : fin avril, un ancien guérillero a d’ailleurs été assassiné.

– Militants des Droits de l’Homme et leaders paysans sont tués aussi là où les FARC se retirent. A quand la paix en Colombie ?
L’an dernier, on a compté ainsi 80 assassinats, et 130 cette année, notamment dans les zones rurales reculées du Choco.Des forces obscures sont à l’œuvre car certains veulent préserver leurs intérêts, malmenés à travers la paix. Des paramilitaires notamment sont actifs. Ils cherchent à s’en prendre aux maillons faibles de la chaîne. Après des tractations secrètes, des négociations de paix ont commencé en février à Quito entre le gouvernement et l’ELN, l’Armée de Libération Nationale, dernière guérilla marxiste toujours active. Mais là aussi, ce sera très long. La paix est aussi menacée par la corruption, qui touche depuis longtemps les politiques – le scandale Odebrecht qui frappe le Brésil a eu des répercussions en Colombie.

– Le président Santos vient de lancer un plan de substitution de la culture de coca…
Oui, la lutte contre le trafic de drogue est un autre point des accords de paix. La Colombie est le premier exportateur mondial de cocaïne. Il s’agit de remplacer la coca par la culture de banane ou de café. Il n’est pas sûr que ce plan aboutisse car ces plantations se trouvent dans des zones reculées. Le pays manque d’infrastructures, notamment de routes praticables. La Colombie a besoin de subventions de pays étrangers, notamment des Etats-Unis. On dit que les surfaces de plantation de coca auraient doublé récemment, mais je me méfie de ces chiffres. Je sais en revanche que la coca permet seulement aux paysans de survivre. Je ne vois pas comment ils vont vivre de la culture de la banane, en raison des coûts de transport exorbitants…

La géographie de ce pays est terrible pour les cultures. Mais elle est extraordinaire pour le crime, car il est facile de se cacher. Il va falloir beaucoup de courage à la Colombie pour surmonter les obstacles et maintenir le cap sur la paix…

 

 

 

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