MEXIQUE : Un bilan accablant

(Luis Alberto Reygada, dans « Venezuela-Infos »- 06/10/17)

Quel bilan du mandat de Enrique Peña Nieto peut-on tirer dès aujourd’hui, à moins d’un an des prochaines élections présidentielles du Mexique qui se tiendront le 1er juillet 2018 ? S’il est vrai que la réforme du secteur énergétique – mettant fin au monopole d’Etat en permettant les investissements privés étrangers – lui a d’abord attiré la sympathie de la grande presse économique et des gouvernements liés aux multinationales du secteur, les répercussions positives promises tardent à se faire sentir auprès de la population. Les derniers chiffres de la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (Cepal) indiquent d’ailleurs que la pauvreté a augmenté ces dernières années, passant de 51,6% de la population en 2012 à 53,2% en 2014, soit l’équivalent de plus de 63 millions de mexicains.

De plus, les inégalités se renforcent : alors que le PIB augmente (moyenne annuelle de 2,1%), les salaires ne suivent pas au bas de la pyramide (baisse de 3,5% des revenus des ménages entre 2012 et 2014) tandis les fortunes s’envolent à son sommet. La croissance reste concentrée dans la partie supérieure de la distribution des revenus et l’organisation Oxfam attire l’attention sur le fait que la fortune des 4 premiers milliardaires mexicains représente 9,5% du PIB en 2015 contre 2% en 2002. Le panorama s’est assombri au fil du sextennat.

Ces dernières années sont aussi marquées par les scandales d’enrichissement illicite. Alors qu’ils avaient été présentés par Peña Nieto comme des modèles de la relève générationnelle du « nouveau Parti révolutionnaire institutionnel, PRI », plusieurs gouverneurs ont été impliqués dans des affaires de détournement de fonds publics. Javier Duarte n’a pas pu terminer son mandat à la tête de l’Etat de Veracruz suite à une mise en examen ; il sera finalement arrêté au Guatemala (avril 2017). Ayant aussi tenté d’échapper à l’action de la justice, l’ancien gouverneur de Quintana Roo Roberto Borge s’est fait interpeller au Panama ; il était sur le point de sauter dans un avion à destination de Paris (juin 2017). Quant à Cesar Duarte, l’ancien cacique de Chihuahua, il reste à ce jour introuvable et est actuellement recherché par Interpol.

Au plus haut sommet du gouvernement, le bon exemple n’a pas été à l’ordre du jour. Le président a dû lui-même demander des excuses à la télévision après l’énorme indignation causée par « l’achat » par sa femme d’une luxueuse maison – estimée à près de 7 millions de dollars – construite par une entreprise ayant bénéficié d’importants contrats publics. En matière de corruption, le New York Times n’hésite plus à décrire un « niveau d’audace qui n’avait encore jamais été vu » auparavant dans le pays. Des forfaitures qui ne surprennent plus les Mexicains, mais qui attisent néanmoins les tensions dans un climat de malaise social généralisé non exempt de risques d’explosion. C’est ce qu’a démontré la vague de pillages de ce début d’année, déclenchée suite à l’augmentation soudaine du prix de l’essence (+20,1 %), conséquence de la réforme énergétique antérieurement citée. Résultat : plus de mille magasins dévalisés, 1500 arrestations, 5 morts. sMalgré tout cela, le pire échec du retour du PRI au pouvoir aura été son incapacité à résoudre un autre problème, qui reste la principale préoccupation de la société : la violence. En poursuivant la « guerre contre le narcotrafic » (instaurée par son prédécesseur Felipe Calderon fin 2006), alors qu’elle affichait des résultats très discutables, Peña Nieto a enlisé le pays dans un conflit au bilan désastreux. En effet, depuis le début de son mandat, la violence a provoqué plus de 100 000 morts, et la tendance toujours à la hausse du nombre d’homicides laisse présager que ce sextennat sera au final encore plus meurtrier que le précédent.

Mais c’est bien la population civile qui paye le prix fort de cette politique en se retrouvant prise au piège entre les membres des cartels et les forces de l’Etat (policiers ou militaires) : 310 000 déplacés internes depuis 2009 (plus de 23 000 l’année dernière), une situation que certains analystes n’hésitent pas à comparer à celle d’un conflit armé.

Pire encore : à l’extrême insécurité sont venues se greffer disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, ainsi qu’une recrudescence des pratiques de torture. Des corps décapités ou même entièrement démembrés sont découverts toutes les semaines, tout comme des fosses communes. Si l’histoire tragique de l’enlèvement des 43 étudiants d’Ayotzinapa a été médiatisée (Lire sur Mémoire des luttes « Rendez-les-nous vivants ! », un livre incontournable sur les 43 d’Ayotzinapa), elle ne représente malheureusement qu’une goutte d’eau dans l’océan de désolation que vivent des milliers de familles mexicaines : le pays compte aujourd’hui 31 000 disparus (4 814 cas en 2016), au point que le Comité contre les disparitions forcées des Nations unies s’est alarmé du contexte de « disparitions généralisées » tout en pointant du doigt l’implication récurrente d’agents de l’Etat. Le dossier d’Ayotzinapa – toujours non élucidé – aura surtout servi à exposer au grand jour la collusion manifeste entre pouvoir politique et délinquance organisée existant dans

certaines régions du territoire.
« Le Mexique est plongé dans une crise inédite de violence et de violations des droits de l’homme » observe Santiago Aguirre, vice-directeur du Centro ProDH, qui insiste sur la nécessité de prendre en compte « trois facteurs qui alimentent ce cycle : l’impunité [taux de 98%], la corruption [des études de la Banque mondiale estiment que la corruption politique et économique pourrait représenter 9% du PIB] et la macro-criminalité », une fusion du crime organisé et du pouvoir public. Plusieurs organisations n’hésitent d’ailleurs plus à dénoncer le fait que durant la dernière décennie, des crimes de lèse humanité ont été commis à l’encontre de la population, « tant par les forces gouvernementales que par certains cartels du narcotrafic », agissant parfois en toute complicité. En effet, dans le rapport qu’elle a remis à la Cour pénale internationale, la Fédération internationale des droits de l’homme démontre que certaines régions subissent une violence qui serait causée par des politiques mises en place directement par certaines structures de l’Etat, en précisant que le pays traverse la pire situation du continent en matière de droits de l’homme.

De ce fait, le Mexique occupe depuis 2014 la première place pour le nombre de plaintes pour violation des garanties individuelles présentées devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme. Parmi ces victimes se trouvent aussi des militants, des journalistes ou bien des défenseurs des droits de l’homme. En janvier dernier, Michel Forst, le rapporteur spécial sur la situation des défenseurs des droits de l’homme (mandaté par le Haut-Commissariat des Nations unies) a déploré l’existence d’une lourde tendance à la violence et à l’agression à leur encontre, tout en dénonçant le fait qu’ils soient parfois considérés par les autorités comme des « ennemis de l’Etat ».

D’ailleurs, le New York Times a récemment confirmé, dans une enquête publiée en juin dernier, que ces défenseurs des droits de l’homme se trouvaient effectivement dans le viseur des autorités. Celles-ci auraient en effet espionné des militants engagés dans des batailles judiciaires mettant en cause la responsabilité du gouvernement ainsi que des journalistes couvrant des dossiers politiquement sensibles (notamment des affaires de corruption), via des mouchards installés sur leurs téléphones portables. L’enquête signale que depuis 2011, au moins trois agences fédérales mexicaines ont dépensé près de 80 millions de dollars pour acheter des programmes d’espionnage de type « Pegasus », fabriqués par l’entreprise israélienne NSO Group, laquelle affirme ne vendre ses logiciels qu’à la condition qu’ils soient utilisés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ou le crime organisé.

Le fait que le gouvernement surveille des ONG et des journalistes dévoilant la corruption au lieu d’enquêter sur les responsables de celle-ci a provoqué un véritable scandale, dénoncé par plus de 200 organisations latino-américaines. Il a aussi contribué à ternir encore un peu plus le désolant panorama de la presse locale : 35 assassinats de journalistes recensés durant ces cinq dernières années par l’ONG Article 19, ainsi que 426 agressions subies par les professionnels de l’information en 2016 (dont 53% par des fonctionnaires). Avec ce palmarès, il n’est pas étonnant que ce pays ait été considéré par Reporters sans frontières comme le troisième plus dangereux au monde pour exercer la profession, après la Syrie et l’Afghanistan. Ainsi en est-il de de la situation au Mexique, terre de contrastes, où les plages paradisiaques côtoient des régions transformées en véritables enfers. Près d’un an avant la fin de son mandat et à la tête d’un bilan clairement accablant, ce qui peut surprendre, c’est que le président Enrique Peña Nieto échappe aussi facilement aux critiques de la « communauté internationale ».

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