EL SALVADOR – Les Travailleuses sexuelles cherchent à donner une dignité à leur travail

(Communications Aliadas, Trad.B.Fieux)

Un projet de loi cherche à reconnaitre et à protéger celles qui se consacrent à l’activité sexuelle.

C’est un acte de conscience : utiliser son corps comme instrument de travail pour donner du plaisir en échange de paiement. Mais cette décision personnelle ne jouit pas d’une bonne réputation ni dans la société ni dans les gouvernements latino-américains. Marginalisées, discriminées, stigmatisées et méprisées, les personnes qui exercent le travail sexuel n’ont pas d’autre option que de porter en silence les constantes violations de leurs droits.Tôt ou tard, un organisme du Salvador prétendra changer cette histoire et mettre à l’épreuve les hautes autorités de ce pays centro-américain.

L’ONG « Mouvement des Femmes Orchidées de la Mer » a élaboré un avant-projet de loi pour la protection des droits des travailleuses du sexe au Salvador. La proposition sera présentée formellement à l’Assemblée Législative puis il y aura une présentation et une discussion publiques.

Cet organisme conseille les personnes qui ont décidé de travailler en proposant des services sexuelles. Cette entité regroupe 2700 femmes de tout le pays et est représentée dans les départements de Sonsonate, San Miguel, Santa Ana et San Salvador. En outre le collectif fait partie du Réseau des Femmes Travailleuses Sexuelles d’Amérique Latine et des Caraïbes (RedTraSex).

L’idée de dignifier le travail sexuel au Salvador a surgi peu après la création du Mouvement des Femmes Orchidées de la Mer en 2005, mais il y a cinq ans, une équipe de cette organisation entreprit d’analyser toutes les lois du pays – en faveur et contre les travailleuses sexuelles – pour créer leur avant-projet.

« Ce document résume l’opinion des travailleuses sexuelles », insiste Lainez en conversation avec Noticias Aliadas. Pour elle, il y a une violation évidente des droits de ses compagnes étant donné qu’elles n’ont pas accès aux crédits bancaires, ni aux prestations sociales, comme la sécurité sociale ou le droit à la retraite. Elles ne peuvent pas non plus acquérir une habitation personnelle.

« Nous travaillons 365 jours par an. Nous payons des impôts, parce que quand nous payons l’eau, l’électricité, le téléphone, nous payons nos impôts » assure Lainez, 46 ans, qui a débuté le travail sexuel à 18 ans. Elle a réussi à vaincre tous les problèmes de la vie et de la société. Elle a dû batailler avec des clients abusifs, subir des insultes sur la voie publique, avec la police, les militaires, suivre les ordres municipaux. Et comme si tout cela ne suffisait pas, il y eut les extorsions par les pandillas.

Ordonnances municipales répressives.

La Constitution de la République du Salvador n’interdit ni ne punit le travail sexuel, cependant elle autorise les contraventions des municipalités. Celles-ci punissent avec des amendes et de la prison la demande de services sexuels. C’est pourquoi il n’est pas étonnant que le Corps d’Agents Métropolitains (CAM) – espèce de police municipale – et les agents de sécurité de l’Etat poursuivent ceux (celles) qui proposent leurs services sexuels dans la rue. Les autorités préfèrent utiliser le chantage plutôt que les amendes.

« Il est curieux que les ordonnances (lois secondaires) nous reconnaissent, mais nous reconnaissent uniquement pour nous discriminer et nous extorquer de l’argent », signale Laínez.

L’avant-projet de loi sur le travail sexuel a comme colonne vertébrale la reconnaissance de cette activité devant les autorités et la société salvadorienne. De là découlent d’autres points non moins importants comme une meilleure attention à la santé, libre de préjugés et de discrimination. En outre, la possible approbation de cette initiative dérogerait les lois secondaires des municipalités qui poursuivent ceux (celles) à qui on tolère des services sexuels. De plus, cela mettrait un frein à l’exploitation sexuelle en lieux fermés comme les clubs nocturnes ou la traite de personnes.

« L’histoire a vendu à l’humanité l’idée que ce que nous faisons n’est pas du travail et nous-mêmes nous y avons cru, mais il faut démentir cela et sensibiliser les gouvernants et la société sur ce thème », commente Laínez, qui est sur le point d’obtenir sa licence en Travail Social.

L’avant projet de loi du Mouvement des Femmes Orchidées de la Mer compte sur l’appui financier du Plan International. Laínez affirme qu’elles réunissent plusieurs institutions de l’Etat et de la Société Civile dans ce qu’elle nomme les Tables de Travail Sexuel et auxquelles participent les ministères du Travail, de la Santé et de l’Economie, ainsi que les organismes de sécurité comme la police nationale civile et le CAM.

Le scénario le plus difficile, toutefois, est l’Assemblée Législative. Le 1er mai dernier on a élu la nouvelle législature qui exercera jusqu’en 2018. Des jeunes sont entrés dans les partis majoritaires. Ceci supposerait de rafraichir la mentalité des vétérans politiques du Congrès. Ou au moins, y aurait-il une volonté d’écouter et de débattre de thèmes épineux comme la dépénalisation de l’avortement ou bien une proposition de loi telle que celle du travail sexuel.

Noticias Aliadas a fait un sondage avec différentes voix des partis les plus représentatifs du Palais Législatif. Bien qu’il y ait eu de la résistance pour donner son avis – les députés voulaient connaitre par écrit la proposition avant de se risquer à une déclaration -, finalement les réactions ont des points communs qui esquissent un accueil ouvert pour écouter la proposition du Mouvement des Femmes Orchidées de la Mer.

Le député et président de la junte directive du congrès, Guillermo Gallegos de Gran Alianza pour l’Unité Nationale de droite (GANA) considère que même si le thème « a déjà été réglé dans différents pays et que ce ne serait pas une mauvaise idée de le réguler aussi au Salvador parce qu’ainsi on maintient un contrôle ; de plus, à travers cette régulation on peut prévenir bien des maladies de transmission sexuelle ».

« Je n’écarterais pas l’idée d’appuyer une telle initiative. C’est une chose qui se pratique ici et dans toutes les parties du monde et cela ne disparaitra jamais. Ce n’est pas que nous soyons d’accord avec cela, mais face à la situation le mieux est de la réguler. Et je suis d’avis que l’on doit considérer les travailleuses sexuelles à l’aide d’une régulation par loi. »

Stigmatisation et violation des droits.

Le travail sexuel n’est pas un thème agréable pour une bonne partie des milieux féministes ou progressistes. Les premières affirment que les femmes qui offrent des services sexuelles perpétuent l’expression maximale du patriarcat qui réduit la femme à un morceau de chair qui n’existe que pour satisfaire l’homme. Les secondes disent qu’un homme véritable ne sollicite jamais un service sexuel, parce que ni un homme ni un « caballero » ne sollicite cela. Ou encore, qu’un garçon qui serait travailleur sexuel est tout simplement une chose impensable.

« Les personnes qui ne connaissent pas le travail sexuel ne peuvent pas en parler. Seules les personnes qui l’ont pratiqué savent de quoi elles parlent et ce que cela signifie. Si on ne l’a pas vécu, comment peut-on argumenter ? » tranche Laínez.

Mais il y a l’appui qui vient d’une importante entité du Salvador dénommée Collectif Féministe pour le Développement Local. L’une de ses membres, Morena Herrera, soutient que « il est nécessaire d’avoir une régulation légale sur le travail sexuel, parce que l’absence de légalité (ni régulation ni interdiction ) dans laquelle se trouve le travail sexuel contribue seulement à la violation des droits, à une plus grande stigmatisation et dans bien des cas à la violence, la persécution et la criminalisation des travailleuses du sexe. » Elle ajoute aussi que « la double morale qui règne dans la société, y compris dans l’Assemblée Législative », ne crée pas un scénario positif pour la proposition sur le travail sexuel; cependant, « si le débat ne se place pas sur le terrain de la moralité publique, mais sur la reconnaissance de droits et de garanties citoyennes, avec lesquelles l’Etat a des responsabilités », il existe des espérances d’être approuvés.

Ingrid a 51 ans et a exercé le travail sexuel pendant 25 ans. Pour elle, une loi qui dignifie son travail « serait un soutien pour nos droits niés et invisibilisés »(rendus invisibles). Avec ses services sexuels, elle a réussi à terminer ses études de bachillerato, à acheter l’alimentation nécessaire à son foyer, et à assurer un toit, des vêtements et une éducation à ses filles, qui savent bien à quoi leur mère se consacre.

« Une loi qui nous bénéficie donnerait la crainte aux gens qui tentent de nous agresser ou de nous exploiter sexuellement », commente Ingrid à Noticias Aliadas.

Sandra, 30 ans, est aussi travailleuse sexuelle. Elle a commencé à 18 ans pour une simple raison : il n’y avait pas d’argent à la maison. Maintenant elle ne le fait pas pour cette seule raison, mais aussi parce qu’elle a conscience de sa condition. « Maintenant que je suis une travailleuse sexuelle organisée, je me rends compte que mon travail est comme celui de toute autre personne. Tous, nous payons en échange de quelque chose. Une loi en notre faveur nous permettrait d’avoir accès à un logement digne. La situation d’exclusion à laquelle on nous a soumis changerait réellement. »

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