PEROU : Les « rondas campesinas ». (juillet 2014)

( ADITAL)

Quand les Etats se limitent à faciliter les négoces des grandes multinationales, comme c’est le cas avec l’exploitation minière, et qu’ils laissent leurs populations sans protection, celles-ci n’ont d’autre possibilité que de se défendre avec leurs propres moyens, à travers leurs organisations d’auto-défense, la mobilisation des communautés affectées et la création d’espaces destinés à empêcher la confiscation.

Le Pérou traverse cette situation. La résistance à l’exploitation minière dans la région andine montre une grande vitalité dans la résistance au projet aurifère Conga au nord du Pérou (région de Cajamarca, société minière Newmont- Yanacocha).
La population réussit à freiner l’exploitation minière grâce à l’action directe des communautés.
Au Pérou, le gouvernement de Ollanta Humala a approuvé une série de mesures destinées à faciliter les investissements étrangers, dont même les Nations Unies considèrent qu’ils peuvent affecter l’environnement.
Face à l’avancée permanente des mégaprojets miniers, les peuples savent qu’ils n’ont pas d’autre manière de se défendre que de pratiquer d’anciennes formes d’auto-défense, qui sont utilisées dans une bonne partie de la région latino-américaine. Au Pérou la résistance à l’exploitation minière porte un nom : COLOMBIE : Défendre le territoire face à l’exploitation minière. Août 2014)
Dans quelques zones du nord du Cauca, en Colombie, on a réussi à expulser l’exploitation minière, confisquer les machines, combler les excavations, grâce à des décisions communautaires exécutées sous la protection de la Guardia Indigena (la Garde Indigène). C’est ce qui s’est produit dans le resguardo* Munchique Los Tigres, près de la ville de Santander de Quilichao.
Le 14 mars 2013, une action de « contrôle territorial » fut réalisée pour combattre l’exploitation minière artisanale dans cette zone. Des centaines de comuneros et de comuneras des localités de Munchique et Canoas, sur les versants andins, mirent en œuvre une décision collective qui se résumait à la consigne : « No a la minería »!

Le problème est qu’après les mines artisanales arrivent les multinationales et les gros engins, présageant de la pollution par le cyanure et le mercure dans les rivières et les ruisseaux, et les communautés se divisent et s’enferment, comme disent les autorités.

L’action de mars fut décidée le 7 janvier à l’issue d’une longue réunion de la communauté, après de longs débats parce que certaines personnes de la communauté avaient elles-mêmes creusé des excavations et utilisé des machines pour extraire de l’or. La communauté constata le dégât et donna aux mineurs un délai de deux mois pour qu’ils comblent les trous creusés et vendent les machines utilisées.

Une page du Cahier de Communication de l’ACIN (Association de Cabildos* Indigènes du Nord du Cauca) relate ainsi : « Plus de 1200 personnes, réparties en deux commissions, gravirent les pentes, cherchant les trous dans la terre orangée vers l’est et vers l’ouest ». Ils trouvèrent 22 excavations dont certaines atteignaient 300 m de profondeur.

« La communauté se chargea de reboucher les trous qui ne l’étaient pas encore. Pour le cabildo le bilan de ce travail collectif est positif car non seulement il s’agit de contrôler l’accomplissement des décisions de l’Assemblée des mineurs, mais aussi de chercher à conscientiser la communauté sur les problèmes environnementaux et sociaux qu’engendre l’exploitation minière sur un territoire. »

Un an plus tard, en avril 2014, fut réalisée une autre action similaire contre la minería par les cabildos indigènes de Huellas, Toez et López Adentro, également dans le nord du Cauca. Un communiqué commun signale : « avant d’être Colombien, nous sommes des peuples indigènes originaires et nous avons toujours maintenu les diverses formes de contrôle social selon les us et coutumes du territoire pour défendre l’autonomie, l’harmonie et l’équilibre de notre Uma Kiwe (Terre Mère). » Sur cette base il a été décidé « d’harmoniser le territoire par l’expulsion des machines de l’extraction minière qui affectent le territoire et le communauté. »

L’exploitation minière est à peine une avancée de la guerre : l’ACIN considère que depuis la fin de l’année 2013, la présence de machines minières a augmenté dans les territoires de la région, avec la présence consécutive d’acteurs armés, tant des paramilitaires que des narcotrafiquants et de la guérilla.

Le communiqué des trois cabildos se termine par une invitation aux leaders afros à se joindre à la résistance à la minería, dans le but d’expulser les engins et le personnel qui fait de cette exploitation une pollution. « Nous faisons un appel spécial à la Guardia Indígena pour qu’elle se joigne à nous avec l’ordre qui nous distingue et qu’elle nous aide à orienter la communauté qu’elle accompagnera ».

La défense du territoire a une longue tradition dans le nord du Cauca et c’est à la Guardia qu’il revient d’exécuter les décisions collectives. La Guardia dépend de l’autorité du cabildo et de la communauté, qui établissent des règles de contrôle et les critères pour ceux qui prêtent ce service. Les autorités font la sélection des personnes en se basant sur les propositions de chaque vereda*. Le service de guardia est pour un ou deux ans, il est rotatif et tous les comuneros doivent effectuer ce service.

La structure de la Guardia Indigena est simple : chaque vereda élit en assemblée dix guardias et un coordinateur. Puis on élit un coordinateur par resguardo et un autre pour la région, toujours en accord avec les gouverneurs des cabildos.

Dans la zone du nord du Cauca il y a environ 3500 guardias correspondant aux 18 cabildos, et intégrés par des jeunes et des femmes de 18 à 50 ans. Luis Alberto Mensa, coordinateur des guardias de la région, explique que « la formation est l’aspect le plus important, à travers des ateliers où l’on discute des droits humains et de notre loi, la loi originaire. Nous donnons la priorité à la formation politique plutôt qu’aux exercices physiques. »

Tous ceux qui intègrent la Guardia Indígena doivent passer par des ateliers de formation aux us et coutumes du peuple nasa. L’un des aspects centraux est le « droit propre », c’est-à-dire la justice communautaire qui oriente l’activité de la Guardia Indígena. La participation à la Guardia est volontaire et non rémunérée. La majeure partie sont des jeunes qui reçoivent l’appui de leurs voisins: ceux-ci participent à l’entretien du potager familial durant le service de la guardia.

La Guardia Indígena se charge de concentrer la population dans des sites prédéterminés de Las Gracias, quand se produisent des affrontements militaires ou des agressions armées. Avec cette façon de résister aux conflits en s’accrochant à leur terre, les communautés nasa ont réussi à éviter le déplacement massif de population, si fréquent dans les zones de guerre.

Leurs stratégies de résistance consistent à encourager la souveraineté alimentaire, les jardins communautaires et les processus de formation tels que les assemblées permanentes de réflexion, de décision et de renforcement du droit.

La résistance pacifique est une autre des caractéristiques qui différencient la Guardia. Tous les six mois, les guardias, en syntonie avec la cosmovision à laquelle ils appartiennent, participent à des rituels d’harmonisation orientés par les médecins traditionnels, comme une sorte de nettoyage dans lequel on aborde les problèmes collectifs et individuels.

En 2004 la Guardia Indígena a reçu le Prix Nobel de la Paix attribué tous les ans par un ensemble d’institutions, dont les Nations Unies et la Fondation Friedrich Ebert. Elle est devenue une référence importante pour les autres peuples indigènes de Colombie et aussi pour les secteurs populaires qui voient dans la défense communautaire une alternative à l’absence de protection et au harcèlement de l’Etat et des paramiliataires.

* Cabildo : équivalent du conseil municipal.
* Vereda / resguardo /región : structures allant de la plus petite à la plus grande.
les « rondas campesinas ».

Les rondas campesinas sont nées à la fin des années 70 dans le nord du Pérou, en réponse à l’incapacité ou au manque de volonté de l’Etat péruvien pour mettre un frein à l’augmentation du vol de bétail. C’était des groupes de paysans qui, en faisant des rondes sur le territoire des paysans, effectuaient une vigilance collective nocturne.

Ces rondas réinventent des pratiques collectives ancestrales: « Au début, les rondas remettaient à la police les voleurs qu’elles avaient capturés, mais en constatant que cela ne donnait pas lieu à des sanctions effectives, elles commencèrent à organiser leur propre système de justice, dans lequel celle-ci est administrée par l’asssemblée de manière collective. » Pour les rondas, la justice réside dans le caractère éducatif de la sanction, qui peut aller jusqu’aux coups de fouet, et dans la réconciliation avec la communauté.

En quelques années, les rondas se diffusèrent dans tout le nord du pays, gagnant un énorme prestige, parce qu’elles réussissaient à contrôler le vol de bétail, et par la suite, freinaient la progression du Sentier Lumineux sur les territoires concernés. Les rondas campesinas devinrent une sorte de pouvoir populaire, avec une relative autonomie face à l’Etat. Outre la vigilance et la justice, les comuneros entreprirent des projets de développement local, ce qui
inspira des pratiques politiques.

Les rondas réalisent des protestas, impulsent de nouvelles formes de lutte sociale, installent des barrières pour réguler l’accès au territoire communal, organisent des tours de garde pour veiller sur les lagunes des hauteurs andines de manière permanente et à tour de rôle.

« La ronda campesina » est une institution régulatrice et disciplinaire de la vie quotidienne qui a une extraordinaire influence dans le nord du pays. La participation des femmes est venue peu à peu, avec la création de rondas féminines, jusquà devenir les principales protagonistes dans la défense du territoire. »

Magdiel Carrión, membre des rondas campesinas de Ayabaca, explique les différents rôles : « Dans la communauté, il y a autant d’hommes que de femmes qui font partie des rondas. Pour les femmes ce n’est pas obligatoire, elles choisissent si elles veulent en faire partie ou non, mais ce qui est obligatoire, c’est l’existence de rondas campesinas de femmes. Cependant elles ne font pas de service nocturne ».

Dans chaque hameau se constitue une ronda à laquelle les membres participent à tour de rôle. L’organisation territoriale locale se coordonne au niveau des districts et provinces et aussi à l’échelon national.

En janvier s’est tenu le 11ème Congrès des Rondas Campesinas de la Région Cajamarca avec 2045 délégués de 13 provinces. Parmi les accords approuvés on relève : un arrêt de travail régional contre le mégaprojet Conga, le rejet de l’intervention des ONG dans la lutte des comuneros, et « que la lutte contre le mégaprojet Conga soit la lutte du peuple mais non la lutte d’un parti ».

Or la lutte contre l’exploitation minière a besoin de s’articuler avec d’autres acteurs politiques, mais « nous ne pouvons permettre que les luttes soient récupérées par des intérêts partisans. Ceci est un grand problème, plus important que les problèmes internes des communautés ».

Avec le temps les rondas campesinas ont gagné en maturité et ne se divisent plus en bandes politiques comme au cours des premières années. La communauté est leur référence principale, le territoire leur objectif à défendre. A présent devenues Gardiennes des Lagunes, elles travaillent pour se convertir en référence, au niveau national, comme défenseurs de la vie, de la santé et de la sécurité économique, basées sur la justice communautaire.

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