Mexique : Après la tragédie, de nombreuses questions…encore sans réponse (18 novembre 2014)

Entre douleur, colère et dignité, les parents des normaliens assassinés et ceux des 43 « disparus ».…

(D’après l’article de Guillermo Castillo Ramírez, professeur de posgrado de l’ UNAM, Mexico)

« Je suis triste, mais je dois m’armer de force et de courage, parce que je suis tellement indigné de ce qu’on a fait subir à ces garçons… c’est ça qui me remplit de courage…je veux aller jusqu’aux ultimes conséquences, qu’on éclaircisse les faits, qu’on dise la vérité, parce que nous n’exigeons pas quelque chose que nous ne méritons pas, et la société, grâce à Dieu, nous a donné de la force. » (Emiliano, père d’un des Normaliens disparus, le 8 novembre).

L’exigence de justice et l’ambiguité officielle.

Depuis les assassinats et disparitions des étudiants de l’Ecole Normale d’Ayotzinapa, localité de Iguala, Etat du Guerrero, (voir nos infos de novembre) le 26 septembre, plus de 50 jours se sont écoulés, et compte tenu des ambiguités et des inconsistances des investigations officielles, les parents des Normaliens disparus ne savent toujours pas où sont passés leurs fils. Durant tout ce temps, les relations de l’Etat mexicain avec les parents ont été marquées par l’indifférence, le dédain, et la négligence officielle. La principale demande des parents: l’apparition en vie des normaliens séquestrés et l’éclaircissement des faits, n’a pas encore été résolue.

Au début, les autorités de l’Etat, au lieu d’agir de manière rapide au cours des 72 premières heures (selon ce qu’établissent les protocoles internationaux pour les cas de disparitions forcées), ont procédé de manière lente et erratique. Puis après la découverte, dans les environs de Iguala, de fosses clandestines contenant des restes humains, les autorités ont commencé par donner l’information aux médias, négligeant les parents. Ensuite, lorsque le cas d’Iguala est devenu de notoriété publique, ils ont offert aux parents de l’argent de manière discrétionnaire, dans l’espoir de contenir les mobilisations sociales en appui aux Normaliens…

« Le Guerrero est une gigantesque fosse… »

La découverte de fosses clandestines début octobre fut un autre point de tension : l’information quant à la provenance des restes humains trouvés dans ces fosses fut confuse et contradictoire. Alors que les Autorités du Guerrero affirmaient que les restes correspondaient aux Normaliens disparus le 26 septembre, les services du Procureur Général (PGR) niaient catégoriquement ces affirmations (et les Expert Légistes Argentins également). Mais ni les uns ni les autres ne se préoccupèrent de fournir une information précise et fiable aux parents des Normaliens assassinés ou disparus.

Puis les services du PGR tentèrent, sans aucune évidence, de lier les Normaliens disparus au crime organisé. Les parents rejetèrent catégoriquement cette rumeur. La douleur et l’indignation de ces parents est une image atroce de la situation d’insécurité et de l’impunité vécue, actuellement encore, par des milliers de familles mexicaines qui, durant les deux derniers sextennats, ont souffert de la disparition forcée et/ou de l’assassinat d’un ou plusieurs de leurs proches.

Face aux inconsistances officielles, les voix de la dignité.

Plus d’un mois après les disparitions, et alors que ce cas avait pris une dimension internationale, les autorités organisèrent une rencontre entre les parents des disparus et l’exécutif fédéral le 29 octobre. Les parents exprimèrent au gouvernement fédéral la nécessité d’intensifier les recherches car ils déploraient l’insuffisance des efforts déployés jusque-là. Les autorités, voulant montrer des avancées immédiates et éviter à tout prix une éventuelle crise politique, déclarèrent que les disparus avaient été abattus puis incinérés, et leurs cendres jetées à la rivière.

Les parents ne tardèrent pas à réfuter publiquement cette version, par absence de preuves, y compris scientifiques, par des arguments peu crédibles, et parce que cette version des faits se basait uniquement sur les témoignages de trois tueurs à gages. Les parents réitèrèrent leur exigence de justice et demandèrent des investigations impartiales à charge d’institutions non officielles.

Les mobilisations sociales.

Loin de s’asseoir les bras croisés et d’attendre les avancées des investigations, les parents se sont mobilisés et ont réalisé de multiples actions pour faire pression sur l’Etat.Ils ont organisé des caravanes pour aller informer dans les Etats éloignés du Guerrero, des marches qui aboutissaient sur le Zócalo (grande place) de Mexico. Ils ont reçu l’appui de nombreux groupes sociaux et politiques, de très nombreux étudiants, toute la société civile a fait sienne leur préoccupation.

Actuellement ils préparent trois caravanes qui, partant de différents points du pays, se rejoindront le 20 novembre sur le Zócalo de Mexico. Leur slogan reste le même « Vivos se los llevaron, vivos los queremos! » (Ils les ont emmenés vivants, nous voulons les revoir vivants!

Ayotzinapa, reflet et résultat de la violence politique structurelle.

( de Omar García, étudiant rescapé de l’Ecole Normale d’Ayotzinapa, Guerrero, publié par La Jornada, 8/11/2014)

« Le fait que le monde entier se soit indigné pour ce qui s’est passé le 26 septembre reflète clairement que nous ne sommes pas les seuls, nous étudiants d’Ayotzinapa, à être indignés, mais que c’est tout un pays qui a souffert durant de nombreuses années ces violations. Et non seulement il s’agit de l’indignation pour tant de délinquance et d’insécurité, mais aussi de l’indignation quand nous voyons le paysan sans travail, l’ouvrier sans emploi, l’étudiant qui après avoir suivi tous ses cours n’a pas accès à une place (…) Toute indignation de la population doit nous atteindre au plus profond de nous, non seulement quand on tue ou qu’on fait disparaitre 43 étudiants. Les chiffres importent peu ici, nous sommes des milliers dans ce pays, des milliers à être non-conformes et à subir des violations, et c’est là le problème… « 


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