COLOMBIE – L’ultime assemblée des FARC-EP.

(Article de José Angel Sánchez, Rebelion, 11/10/2016 – Trad. B. Fieux)

Le conflit armé entre l’Etat Colombien et la guerilla des FARC-EP* a débuté il y a plus de 52 ans, et aujourd’hui le pays se situe au 3e rang au niveau mondial pour le déplacement interne, avec 5 millions de personnes concernées. Il faut y ajouter 6 autres millions de victimes directes de la guerre.

Les  problèmes de santé, d’éducation, d’infrastructures, et le phénomène de la guerre elle-même ont plongé une grande partie du peuple colombien dans la misère et dans une des pires inégalités sociales du continent sud-américain. La répression exercée par la bourgeoisie industrielle et l’oligarchie détentrice de terres, toutes deux en lutte pour le pouvoir  – bien qu’alliées contre la paysannerie en lutte -, et en accord avec les Etats-Unis, ont laissé des traces de différentes formes de répression : faux positifs**, déplacement interne systématique, disparition forcée, exécutions extra-judiciaires, violations des Droits Humain…

Malgré tout, cette stratégie de domination, dont la principale force d’action a été le paramilitarisme, n’a pas réussi à décourager tout un peuple en résistance. Toutes ces années de répression n’ont pas empêché les Colombiens de s’organiser en une infinité d’organisations sociales, de collectifs, de syndicats…et bien entendu en insurgés comme les guerillas qui, par la lutte armée, ont défendu les intérêts du  peuple contre le modèle économique néolibéral dominant.

Le déroulement de cette longue guerre n’a pas permis à l’Etat Colombien de vaincre les guérillas, comme il ne leur a pas permis non plus de prendre le pouvoir. Cette situation d’immobilité, ajoutée à l’aspiration de la société à la paix et à la conviction des organisations sociales que la stratégie de lutte à partir d’autres instances que celle de la confrontation armée, est la meilleure voie, a conduit à l’actuel Accord de Paix.

Malgré tout, aujourd’hui la Colombie, après l’accord signé à La Havane, continue d’être le pays du monde le plus dangereux pour exercer le syndicalisme; les morts sélectives des défenseurs des Droits Humains, des leaders sociaux et militants de tout type de collectif et d’organisations sociales sont à l’ordre du jour.

Nous nous enfonçons dans les plaines du Yari dans le département du Caqueta, porte de l’Orinoquia et de l’Amazonia, où la guerilla a installé un des campements dans le cadre de la proposition des zones de transit vers la Normalité; c’est une zone de confrontation dans laquelle un fort appui populaire s’est révélé, dû principalement à l’inexistence de l’Etat.
Après 8 heures de parcours dans des paysages idylliques, entre pâturages pour bétail, forêts, rivières et plaines, nous parvenons à la 10e Assemblée Nationale Guerillera, qui doit être la dernière, et où tous les fronts ratifieront les Accords de Paix.

Dès l’entrée, deux guerilleros nous enregistrent, les traits de leur visage sont nettement indigènes, comme chez 70 % des insurgés. Mais auparavant nous avons payé sur les différents sentiers de notre arrivée un impôt pour les Juntes d’Action communale, dont l’objectif est de financer les infrastructures routières et autres services de la communauté. C’est l’un des travaux sociaux les plus importants de la guerilla : organiser la société civile pour autogérer ses propres ressources.
Rapidement nous sommes accueillis, le sourire des visages ne peut s’oublier, l’envie d’en finir avec la guerre et de commencer une autre vie est évidente.

Une fois installé dans le campement guerillero, on est surpris de voir la mobilité de la structure où ils effectuent les travaux quotidiens, comme la cuisine, au foyer d’argile qui fonctionne mieux qu’un four électrique, des douches construites au milieu  d’une chute de la rivière, des toilettes improvisées mais totalement isolées, des lits construits en bambou avec l’intérieur en terre recouverte de feuilles.
Toute la guerilla est un groupe social où chacun a une tâche assignée et où tout semble fonctionner à l’unisson.

Nous nous centrons sur trois types de témoignages : celui des prisonniers, celui des femmes, et celui des guerillero(a)s de base.

Les prisonniers sont le fer de lance d’un système hypocrite  où ceux qui ne s’adaptent pas sont submergés dans la plus terrible forme de répression qui existe, la privation de liberté, mais à cela il faut ajouter l’extraordinaire crise carcelaire que vit la Colombie avec un taux de 200% dans les centres de réclusion, et la systématisation de la torture comme partie de la doctrine de sécurité nationale, appliquée à tous les dissidents y compris leur famille.

Les femmes ont dû lutter beaucoup pour affirmer leurs droits dans les organisations de gauche et dans un contexte totalement  patriarcal, la Colombie étant l’une des sociétés les plus conservatrices du monde. Leur lutte est parallèle à celle des femmes de la société colombienne. Nous prenons conscience des mensonges de la presse à sensation qui parle d’elles comme d’esclaves sexuelles. Certes il est indéniable que le machisme est inhérent à la société paysanne, comme à la société guerillera, ce qui apparait dans leurs propos : « Nous les femmes, nous sommes égales aux hommes  mais si un commandant a plusieurs femmes, il acquiert un prestige que nous ne pouvons avoir. » Mais d’autres propos féminins affirment le contraire : si un chef se permet cela, il se discrédite…

Conversant avec la « guerillerada », comme ils se désignent eux-mêmes, ils nous parlent de l’insurrection comme d’une grande famille où tout est collectif et communautaire, et de la prise de décision qui est le fait de tout le corps de guerilla et non d’un individu. Il existe des mécanismes de participation pour la base, et au final les décisions sont prises par la hiérarchie militaire  organisée en blocs dont l’importance dépend de la présence dans chaque région.

Nous prenons conscience que la situation est compliquée. Le plébiscite n’avait aucun lien juridique. Sur quoi s’appuyer pour renégocier ? Ce qui est certain, c’est qu’une nouvelle étape politique s’ouvre en Colombie où les mouvements sociaux de base et la gauche devront adapter leur lutte aux  nouvelles réalités… Continuer d’appuyer la paix tout en crtitiquant qu’elle va de pair avec la consolidation des politiques néolibérales et qu’elle est le produit d’un pacte d’élites.…

* FARC-EP : Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes- Armée du Peuple.
** « Faux positifs » : dans la lutte contre-insurrectionnelle, l’armée commença à assassiner des civils innocents et à déguiser leur corps en guérilleros qui étaient ensuite transportés dans les zones rurales proches de campements guerilleros, afin de faire croire qu’il s’agissait de guerilleros abattus, pour toucher la récompense accordée par le gouvernement du président Uribe…

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