Treize ans prisonnier à Guantanamo, sans accusation

(Pagina12, Argentine – 25/12/2017 – Trad. B. Fieux)

Saifullah Paracha, 70 ans, Pakistanais, est le prisonnier le plus âgé de la prison. On lui a interdit de lire un livre sur les victimes de l’attentat du 11 septembre. C’est un ouvrage sur le pacifisme et la non-violence, écrit par les familles des victimes des attaques du 11 septembre. ( « Familles du 11 septembre pour un lendemain plus pacifique : convertissant la tragédie en Espérance d’un Monde Meilleur »)

L’interdiction de lire se produit quand les autorités de la prison font face à une grève de la faim d’au moins une demi-douzaine de reclus qui protestent contre leur situation. Paracha, qui n’a jamais participé aux grèves de la faim, se considère victime d’un « châtiment collectif. »

Après le transfert de centaines de prisonniers, aujourd’hui Guantanamo n’en héberge plus que 41. Paracha n’a jamais été accusé. Il a eu deux attaques cardiaques durant ses 13 années d’emprisonnement.

Le livre fut publié en janvier 2003, juste 16 mois après la série d’attaques coordonnées qui firent 3000 victimes. Il relate comment les familles qui perdirent des êtres chers répondirent finalement aux atrocités en cherchant à promouvoir la paix et la non-violence. C’est Shelby Bennis, l’avocate de Paracha qui eut l’idée de lui faire connaitre ce livre, qui présente aussi les enseignements de Martin Luther King et fut nominé pour le Prix Nobel de la Paix.

Mais les autorités refusèrent que Shelby présente ce livre aux prisonniers. « C’est honteux que les autorités interdisent ce genre de livre aux prisonniers, une telle attitude s’associe aux régimes les plus oppresseurs de l’histoire… Nous aimerions savoir ce qui est si dangereux dans les écrits de ces familles éprouvées qui défendent les enseignements non violents de Martin Luther King. Leurs voix méritent d’être écoutées, et non censurées. L’absurdité de ce geste montre Guantanamo sous son vrai jour : c’est un affront aux valeurs des Etats-Unis, cette prison doit être fermée. »

Paracha avait vécu aux Etats-Unis durant une dizaine d’années, il étudiait des systèmes informatiques à l’Institut Technologique de New-York, il devint résident permanent, puis revint au Pakistan vers 1985, il y établit une production de télévision à travers laquelle il tenta d’organiser une interview de Osama ben Laden. Les fonctionnaires de Guantanamo refusèrent d’expliquer pourquoi le livre que l’avocate voulait donner à Pachara était considéré comme inapproprié.

Depuis son installation, après les attaques du 11 septembre, faisant partie de la « guerre contre la terreur » de George W. Bush, presque 800 personnes ont été détenues sur la base, qui opère dans le cadre de la loi militaire. Parmi ceux qui sont encore détenus, une poignée sont considérés comme prisonniers d’un haut intérêt, tel Khalid Sheikh Mohammed, le supposé conspirateur des attaques du 11 septembre.

Aujourd’hui, après le transfert de centaines de prisonniers vers leur propre pays ou vers des pays tiers, la prison n’héberge plus que 41 hommes, dont chacun coûte onze millions de dollars par an. En novembre, le centre de détention se trouva au centre de la controverse quand on apprit que les fonctionnaires détenaient le transfert de la prison pour des œuvres d’art produites par les reclus.

Le livre interdit fut édité par David Potorti, qui perdit son frère Jim dans la destruction de la Tour Nord. Ensuite il chercha à donner un sens à la tragédie, en pensant que l’impact ne concernait pas que les familles des Etats-Unis mais aussi les familles des civils afghans qui furent assassinés dans l’invasion militaire ultérieure de l’Afghanistan dirigée par les Etats-Unis et le Royaume Uni. Il aida aussi à fonder le groupe « Familles du Onze Septembre pour les Lendemains Pacifiques ».

Parlant depuis la Caroline du Nord, Potorti dit au journal The Independent que le livre qu’il éditait faisait partie d’une collection d’essais écrits par des personnes qui avaient perdu des parents et qui lui avaient raconté comment ils avaient réagi en tentant de travailler pour la paix, au lieu de produire davantage de violence. « La réponse de la plupart fut que la violence n’était pas la réponse », dit-il.

Il dit qu’il ne voyait aucune raison pour qu’un prisonnier du camp ou une autre personne ne puisse lire le livre, à moins que « les pouvoirs ne veuillent pas que nous réduisions la tension et qu’il soit préférable pour eux que nous demeurions peureux ». Il ajouta : « Tout cela sent mauvais. Je crois que Guantanamo ne devrait pas exister. Il est évident que le système de justice militaire n’est pas capable de traiter ces cas. Il vaudrait bien mieux qu’ils soient traités par notre système judiciaire régulier. Ce serait bien plus rapide. »


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