GUATEMALA – BOLIVIE : En quoi ces deux pays se ressemblent-ils ?

(par Ollantay Itzamná* – janvier 2015)

Il y a quelques semaines, dans une conversation informelle avec des fonctionnaires publics de l’Etat du Guatemala, j’avais suggéré que dans la conception et la mise en œuvre des politiques publiques on devrait moins obéir à Washington, et considérer davantage comme référence les processus du changement bolivien. Mais une fonctionnaire professionnelle m’apostropha durement, et synthétisa son désaccord coléreux ainsi : « Ici nous ne voulons pas du communisme »! Si, même si vous ne le croyez pas…Une professionnelle postgraduée, fonctionnaire publique, en plein 21ème siècle ! …

En quoi le Guatemala et la Bolivie ont-ils été comme des frères siamois ?

La Bolivie et le Guatemala eurent pratiquement le même sort durant la Colonie espagnole, non seulement parce que ces pays étaient tous deux des Audiences (Cour de Justice), mais parce que matériellement et socialement ils ont servi à la durée du système colonial. Culturellement ils ont joui et jouissent encore d’une mégadiversité de peuples originaires qui constituent actuellement une majorité démographique dans les deux pays.

A la fin du système colonial, les deux pays avaient presque la même superficie. Mais au début et dans la trajectoire républicaine, le Guatemala perdit le Chiapas, le Honduras, le Salvador, le Nicaragua, le Costa Rica et le Belice. Par contre l’Audience de Charcas (la Bolivie) agrandit de presque 75% son territoire actuel au moment d’apparaitre comme République. C’est pourquoi, actuellement, le Guatemala ne représente géographiquement que 10% du territoire bolivien. Même si, du point de vue multiculturel, le Guatemala est plus grand que tout pays latinoaméricain.

Ces deux pays, frères siamois, sont nés et se sont enfoncés dans leur étape républicaine, gangrenés par les mêmes péchés capitaux : exclusion et appauvrissement des grandes majorités, institutionnalisation du racisme /machisme et sur-exploitation du travail des peuples aborigènes, absence totale d’un projet d’Etat-Nation, consolidation du colonialisme interne (Etat créole) dans les territoires indigènes, idéalisation et imitation des vices du système colonial comme vertus centrales de la part des élites et de leurs « péones », etc.

C’est ainsi que ces deux républiques bicentenaires entrèrent dans le 21ème siècle jumelées par les mêmes maux structurels : riches à susciter l’envie, comme peu de pays, mais misérablement inégaux, presque comme aucun autre. Et rivalisant entre eux pour la couronne mondiale de la corruption publique. Racistes, classistes, et « chrétiens » comme eux mêmes. Adulateurs de modèles de vie étrangers mais implacablement inquisiteurs avec toute manifestation de leurs identités millénaires.

Croyant aux promesses mensongères des gouvernements nord-américains, plus que les gringos eux-mêmes. Désintégrés socialement, politiquement, territorialement et culturellement, plus que n’importe lequel de leurs voisins. En résumé : des Etats sans nation et des nations sans Etat. Catalogués tous deux comme des Etats en échec. Au milieu du 20ème siècle, les deux républiques tentèrent les révolutions nationales les plus prometteuses de la région, mais les deux tentatives succombèrent hypnotisées par le mirage de ce qui allait être plus tard le « fascinant » empire néolibéral.

La Bolivie se regarde, et le Guatemala demeure hypnotisé par l’illusion du néolibéralisme.

Dans ce contexte d’Etat en échec et de peuple bolivien malade, des mouvements sociaux et des peuples indigènes organisés se sont constitués en nouveaux sujets sociopolitiques aux horizons encore méconnus. Habités par la conscience de dignité et de souveraineté, ou peut-être par le simple instinct de survie et de vivre ensemble qui habite chaque peuple, ils ont impulsé des processus inédits de transformations structurelles.

Ils ont cessé d’être croyants, et ont suspecté le mirage néolibéral et néocolonial de la modernité. Ainsi, de la conscience socioculturelle croissante ils sont passés vers la conscience politique collective. Et ils ont converti leur majorité démographique servile en majorité politique refondationnelle, avec leur propre instrument politique. Sans cravate, sans titres, sans manuels, ils ont entrepris un processus inédit, créatif et constituant interculturel pour asseoir les bases d’un nouvel Etat Plurinational et d’une société interculturelle.

Il existe des ingénus désinformés qui disent : « Evo l’a fait », « les cadres de gauche l’ont fait ». C’est faux, ce fut le peuple pillé, humilié, et harcelé par le néocolonialisme qui engendra des Evo par milliers. La gauche politique traditionnelle fit du tourisme idéologique en Europe. Et les intellectuels de droite et de gauche profitaient des miettes néolibérales dans les services de consultation. De même que dans le Guatemala actuel.

Il y a environ une décennie, la Bolivie était le Guatemala sud-américain. Un Etat en échec, bien que sans la désintégration sociale violente qu’il vit à présent. Mais avec une menace de fragmentation territoriale, et plongé dans un non-sens généralisé. Dans ce contexte, les arrières-goûts de dignité et de souveraineté s’articulèrent et se reconstituèrent depuis les profondeurs de la tentative du pays.

Pourquoi ai-je eu l’audace de prendre la Bolivie comme référence ?

Il y a environ une décennie, les gouvernants boliviens, chaque fin d’année, rivalisaient avec ceux du Guatemala, du Honduras, etc; le sombrero en main, ils sollicitaient des aumônes dans les milieux internationaux, pour payer les salaires et les étrennes à leurs travailleurs.

Maintenant, tandis qu’au Guatemala la règle est le déficit fiscal (en moyenne 5% du budget annuel), la Bolivie s’est convertie en phénomène avec son excédent fiscal. Comme dans aucun autre Etat, en Bolivie on paie le double salaire à tous les travailleurs. Mais pour cela, en Bolivie (avec un territoire 10 fois plus grand que le Guatemala ) le Compañero Président a dû ajuster son salaire à 2600 US$ mensuels (en 2006 il a rabaissé son salaire de 50%, et aucun fonctionnaire ne gagne plus que le Président). En Bolivie, l’Etat destine à l’investissement public environ 28% du PIB. Tandis qu’au Guatemala, le Président gagne un salaire mensuel de 18 311 US$, et l’Etat destine à l’investissement public un peu plus de 3% de son PIB…

La Bolivie assigne environ 7% de son PIB à l’éducation et la recherche, le Guatemala ne dispose pour cela que de 3% de son PIB (qui couvre à peine les salaires des professeurs). Tandis qu’en Bolivie, à peine 14% du budget général de l’Etat Plurinational se destine aux salaires, au Guatemala près de 70% du budget national annuel est destiné aux dépenses courantes.

Le processus de changement bolivien a non seulement rendu la dignité et l’auto-estime aux Boliviens, en faisant du pays une référence inévitable pour les théoriciens et les pragmatiques inquiets, mais aussi en moins d’une décennie la tare de l’analphabétisme, (presque congénitale dans les républiques latinoaméricaines), a été presque totalement surmontée. Plus d’un million de personnes appauvries sont sorties de la catégorie des « pauvres ». La menace de la dissolution du pays/division territoriale du pays (Altiplano-Oriente) s’est estompée. En définitive, le mythe presque physique de : l’indien fainéant, brutal, ivrogne, gaspilleur, est en train de sortir de l’imaginaire collectif, produit de l’enviable capacité administrative du gouvernement indigène. Bien qu’avec des difficultés, des démocraties participatives et communautaires se consolident.

Tandis que ceci se déroule dans la Bolivie actuelle, le Guatemala souffre d’une désorganisation chronique, non seulement identitaire, mais de projet politique national. Il souffre d’un éclatement migratoire de la population désolant en direction du nord sanglant. L’Etat en échec est un corps putriéfié par la corruption, d’où le pus sort quel que soit le lieu où l’on pose le doigt. La désintégration sociale et territoriale est de plus en plus accélérée, dans la mesure où l’Etat gendarme se dilue parmi les violents agents néolibéraux.

Tandis que dans la Bolivie actuelle c’est un orgueil d’être indigène et d’être bolivien, ici, être guatémaltèque ou être indigène est pratiquement un délit. Ici, l’indigène, homme ou femme, n’a pas de droits, seulement des obligations, mais la palme africaine ou la canne à sucre acquièrent la catégorie de citoyens de pleins droits. Durant la dernière décennie, plus d’un million de Guatémaltèques sont venus grossir les rangs de l’armée irrépressible des pauvres.

Chaque Guatémaltèque nait avec une dette publique qui dépasse les US$ 1000. Sur 10 enfants guatémaltèques, 6 naissent condamnés à livrer la cruelle bataille perdue de la malnutrition. Mais si. Le Guatemala a plus de US$ 53 mille millions de PIB, dont presque 95% sont contrôlés par le secteur privé. Tandis que la Bolivie a à peine US$ 31 mille millions, ( en 2006 c’était US$ 17 mille millions) mais près de 30% sous le contrôle du secteur public.

Dans la Bolivie postnéolibérale, les anciens riches honnêtes, avec les nouveaux riches, loin de perdre leurs biens, ont accumulé davantage, mais de manière ordonnée et sans utiliser l’Etat ( de financier à fond perdu ou de policier de sécurité). Dans le Guatemala actuel, riches et pauvres subsistent au quotidien avec un « Jésus – Marie » sur les lèvres, parce qu’ici, comme dans tout Etat en échec, chaque instant de vie est pratiquement un acte de foi, un miracle prodigieux.

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