BRÉSIL – Malgré les défis, la presse amazonienne se distingue dans sa couverture des enjeux environnementaux

25 janvier, par Jessica Botelho
Source : Autres Brésils

En tant que région la plus étendue du Brésil, dotée d’une importance critique dans les négociations mondiales sur les changements climatiques, la région Nord fait montre d’un certain nombre de défis vis-à-vis de la presse locale. Dans sa troisième édition, l’Atlas da Noticia (Atlas de l’info) a recensé l’existence de 323 nouveaux “déserts d’information”, en plus de la fermeture de six titres. Ces données sont inclues dans la cartographie des sept états de la région.

Le journalisme local y est confronté à des défis financiers et institutionnels, ainsi qu’à la persécution des journalistes actifs/ves dans le suivi des questions environnementales. Il s’est pourtant révélé incontournable dans la couverture des enjeux environnementaux. C’est le journal Folha do Progresso, basé dans la ville de Novo Progresso, État du Pará, qui a dénoncé le dit « Jour du feu » après avoir mené une enquête révélant le plan des propriétaires terriens locaux de déclencher des incendies criminels de manière coordonnée le 10 août.

Folha do Progresso est un journal bi-mensuel imprimé dans cette ville du sud-ouest de l’État du Pará où vivent un peu plus de 25 000 habitants. En plus du format imprimé, Folha do Progresso maintient un site web qui héberge des vidéos et une web radio. Durant les incendies, le journal G1[note Globo] Santarém (un groupe qui intègre la chaîne de télévision Tapajós, affiliée au groupe Globo) a couvert l’intégralité de l’arrestation des pompiers volontaires [de Alter do Chão] de Santarém (PA) accusés d’avoir provoqué des incendies dans la région.

Amazônia Real est une agence de presse indépendante spécialisée sur les problématiques liées à l’environnement et aux communautés traditionnelles. Elle se distingue également pour sa couverture de l’actualité locale. Basée à Manaus (AM), elle assure une couverture régionale grâce à une équipe de correspondant.es dans tous les états de la région Nord, en plus du Maranhão (région Nord-Est), du Mato Grosso et du Mato Grosso do Sul (région Centre). L’agence mise sur le journalisme d’investigation pour dénoncer les violations des droits humains dans la région, comme la série de reportages « Amazonia em chamas [Amazonie em flammes] » qui montre les conséquences des incendies du mois d’août.

Les données de l’Atlas da Noticia montrent également qu’il y a une prédominance des organes de presse sur les médias radio et en ligne. Ils sont respectivement 39 et 111 organes de presse différents. Ces chiffres représentent plus de la moitié des organes de presse cartographiés par l’enquête dans la région du Nord cette année. Cela s’explique par les défis existants pour la production du journalisme en Amazonie, en particulier dans les difficultés opérationnelles et politiques qui augmentent les coûts et les risques.

Parmi les défis de l’accès à l’information sur la plus grande forêt tropicale humide du monde, il y a le coût logistique du déplacement ; les infrastructures de communication, souvent rares ; la pression et des menaces par les femmes et les hommes politiques de la région, de la construction d’un lien de confiance avec les communautés traditionnelles. Avec peu de ressources et ces nombreux défis, les outils numériques et la publication sur Internet permettent au journalisme local dans la région Nord d’avoir une plus grande portée dans les zones intérieures grâce à la diffusion et à la réduction des coûts de production.

De nouveaux organes de presse

Les états qui ont enregistré le plus grand nombre de titres dans la région sont les états de l’Amazonas (100), du Pará (51) et de l’Acre (45). Le Tocantins (30), Rondônia (21) et l’Amapá (20) ont connu une augmentation considérable de nouveaux titres, tandis qu’à Roraima, seuls douze organes de presse ont été répertoriés. Par rapport à l’édition précédente (Atlas da Noticia 2.0 – 2018), les principales contributions de l’enquête ont été de renforcer la capillarité dans trois états où les titres n’avaient été répertoriés que dans les capitales : sept nouvelles municipalités du Acre, une à Roraima et trois dans l’Amapá.

Autre facteur qui mérite d’être souligné par rapport à l’édition précédente, c’est l’utilisation des données recueillies par le biais de la loi sur l’accès à l’information. Nous avons obtenu des réponses plus satisfaisantes aux demandes de quatre états (Acre, Amazonas, Amapá et Tocantins) et seulement trois états (Pará, Rondônia et Roraima) n’ont pas répondu dans le délai prévu par la loi ou n’ont pas fourni les renseignements demandés. Les documents reçus contenaient des listes d’organes de presse qui ont servi de point de départ pour la cartographie dans chaque État ; certains ont également enregistré d’autres informations (tel que le numéro de la CNPJ [équivalent du numéro SIRET], le nom du propriétaire, la localité du siège, entre autres) qui ont aidé les chercheurs à faire la collecte de données et les vérifier.

Fermetures, déserts et semi-déserts d’infos

Dans cette troisième phase, 279 nouveaux organes de presse ont été cartographiés dans la région du Nord, classés en quatre segments (radio, télévision, presse écrite et Internet). Si l’on additionne les éditions précédentes, on arrive à 814 médias cartographiés dans les sept états de la région.

Bien que le journalisme local ait parfois pu attirer l’attention de la presse nationale et internationale, surtout sur les enjeux environnementaux liés à l’Amazonie, la région fait face à de nombreux défis. Plus de 50% du territoire, proportion mesurée pour chacun des états de la région Nord, n’ont pas de couverture journalistique au niveau local – c’est-à-dire une production journalistique qui s’intéresse aux thématiques d’intérêt public (santé, éducation, culture, économie, etc.) dans les municipalités, couvrant les actions du pouvoir local, mairie et conseil municipal [note : au Brésil, le pouvoir exécutif (la mairie) et le pouvoir législatif (conseil municipal) sont distincts]. L’État du Tocantins est celui qui, proportionnellement, a la plus grande partie de son territoire non couverte par une presse locale, avec un indice de 89,2%. Cela signifie que sur les 139 communes du Tocantins, 124 sont des déserts d’infos (pour des raisons méthodologiques, nous considérons comme déserts d’infos les communes qui n’ont pas de titre de presse locale et comme semi-déserts les communes qui comptent d’un à deux titres).

Même si la quantité de déserts d’infos est importante dans la région du Nord – l’enquête répertorie 323 villes sans organe de presse. À chaque édition de l’Atlas da Notícia, nous sommes en mesure d’atteindre plus de petites municipalités, loin des capitales ou des municipalités de taille moyenne ayant une influence dans le contexte régional. La ville de Novo Progresso (PA) en est un exemple. Dans l’édition précédente, elle était cartographiée comme un désert d’infos, une classification qui change cette année, en semi-désert, avec la cartographie du journal Folha do Progresso.

De la taille des rédactions

En ce qui concerne le nombre d’employé.es dans chaque rédaction, nous avons constaté que celles qui sont affiliées à de grands réseaux sont celles qui comptent le plus grand nombre de professionnel.les de différents segments (y compris les journalistes) et sont concentrées dans des capitales ou des municipalités de taille moyenne comme Marabá (PA) et Santarém (PA). Cependant, il y a des cas d’organes de presse de plus de trente employé.es dans deux petites municipalités : CBN Tocantins, à Porto Nacional, et 105 FM Paraíso, à Paraíso do Tocantins.

Autre situation qui doit être mentionnée, c’est que les plus grandes rédactions sont encore celles de la presse écrite. Dans cette catégorie, en considérant les organes de presse qui ont plus de trente employé.es, onze journaux ont été cartographiés dans cinq états de la région (il n’y en avait aucun dans les états de l’Amapá et du Acre), dont deux journaux du Pará (Jornal O Liberal et Diário do Pará) où ont été recensés plus de 120 employé.es. Cependant, les rédactions de la presse en ligne sont petites. Nous avons vérifié les données pour 55 organes de presse employant entre un et neuf employé.es ; ce sont 22 blogs individuels et il n’y a que neuf titres en ligne ayant plus de trente employé.es.

Les crises des modèles économiques traditionnels des organes de presse ont conduit à des réductions drastiques des ressources humaines des médias – ou des passaralhos [Cette expression désigne les « plans structurels » ou démissions de personnel en masse dans les médias. Le jargon désigne un vol rasant d’oiseau qui attaque tout sur son passage], pour rester dans le jargon professionnel. Ces chiffres méritent une étude plus approfondie de leur nature afin d’entrevoir les réponses liées aux changements dans la production journalistique et le mode de publication, en considérant également le contexte régional et local de chaque média. [voir le projet Compte des Passaralhos]

Le défi de la durabilité financière

Le titre Correio do Lavrado, de Roraima, a présenté un reportage qui a été sélectionné dans l’appel à projets « journalisme d’éducation » – une initiative de l’Association des journalistes d’éducation (Jeduca). Le reportage lauréat traite de l’impact de la migration vénézuélienne sur les écoles de Roraima et la publication est prévue pour avril 2020. Une autre alternative identifiée pour assurer la durabilité de la production journalistique était le financement collectif. Le portail d’information Mojuí na Íntegra qui réside dans l’ouest du Para a lancé une campagne de collecte de fonds pour permettre au média de se développer, dans le but de créer une radio et une web TV, ainsi qu’un journal imprimé.

La viabilité financière est perçue comme un défi majeur pour le journalisme local. Outre le fait que le mode de production journalistique est passé par des processus de changement avec l’assimilation des technologies de l’information et de la communication, les modèles économiques cherchent également à se réadapter à ce scénario. Ainsi, il est naturel que la recherche de financement au-delà de la publicité soit la solution trouvée pour diversifier la source de revenus des médias.

Le pari de la variété des formats

Dans l’édition précédente de l’Atlas da Noticia, nous avions constaté la croissance des sites Web et des blogs comme principales sources d’information dans la région du Nord. Bien que les problèmes d’accès à Internet et à des infrastructures persistent dans la région, les titres en ligne sont parmi les principaux. La radio reste le principal segment dans les seuls trois états (Pará, Roraima et Tocantins). Ainsi, de nouveaux formats et langages émergent dans ce contexte, tels que des médias totalement axés sur les réseaux sociaux.

Le différentiel de One News Portal, média d’information dans la capitale du Para, est de miser sur la diffusion de ses contenus sur deux plateformes de réseaux sociaux, Facebook et Instagram, y compris la production de contenus au format « stories » (disponibles pendant seulement 24 heures après la publication). Le site web Direto de Brasília fait lui le pari de traiter principalement de l’actualité politique de la capitale fédérale liée à l’état du Acre, et traite, en second lieu, de sujets généraux comme le sport et l’économie, entre autres.

Les réseaux sociaux

Bien que de nouveaux médias soient basés sur les plateformes de réseaux sociaux qui émergent dans le contexte de la presse du Nord, nous constatons que plusieurs d’entre eux ne sont pas en mesure de maintenir une publication régulière ou une production journalistique avec un langage adéquat à chaque plateforme. Il y a intérêt à avoir une présence expressive en ligne pour la diffusion de contenu, ce qui devient un défi, puisque la plupart des rédactions ont peu d’employé.es.

Lors de la phase de vérification des informations des organes de presse, nous avons également vérifié que les liens à l’intérieur des sites mènent à des profils personnels (généralement, du fondateur du média), même si le média a son propre profil – il en va de même pour les plateformes vidéo sans aucune vidéo publiée, ce qui indique une personnalisation de ces médias et nous amène à réfléchir sur le traitement professionnel de ceux-ci et sur leur ligne éditoriale. Malgré les difficultés opérationnelles, nous constatons une plus grande adhésion des médias à Instagram, dans le but de diffuser des contenus et de générer du trafic vers leurs sites, comme Roraima1, dans la ville de Boa Vista (RR), et le portail Juma, de la ville d’Apuí (AM).

Collaboration

La cartographie réalisée par l’Atlas da Noticia est un effort collaboratif. Nous recherchons des partenariats avec des écoles de journalisme et des chercheurs pour identifier les organes de presse, en plus d’obtenir et de vérifier les données disponibles sur chacun d’eux. Dans cette édition, la région Nord a bénéficié du soutien de l’Université fédérale d’Acre, du Collège Estácio Amapá, de l’Université fédérale d’Amazonas – à travers le Laboratoire de journalisme expérimental du réseau Lab F5 – et des chercheurs Tainá Cavalcante et Kamila Monteiro. Au total, dix-sept bénévoles ont travaillé sur cette question pour décrire le meilleur tableau de la presse locale du Nord.

Collaborateur.s.trice.s

L’Atlas de l’info est un projet de recherche collaborative comptant avec :

la participation des personnes suivantes dans le Nord :

Ana Carolina de Souza Loureiro
Andressa Mendes Osório
Anne Karoline de Souza Santos
Ariel Rodrigues Bentes
Bruna dos Santos Martins
Camila Barbosa Oliveira
Elinaete Sabóia de Oliveira
Gabriel Bravo de Lima
Giselle Xavier D’Ávila Lucena
Jacks de Mello Andrade Jr
José Airton Veiga dos Santos Neto
Juliana Lira de Oliveira
Kamila Monteiro
Luciano Mesquita da Cunha
Tainá Cavalcante Pinheiro da Silva
Thiago Abdon de Oliveira
Yasmin da Silva Tabosa
Yvine Lorena Macedo Rodrigues

le soutien des institutions suivantes :

Faculdade Estácio Amapá
Museu Emílio Goeldi
Universidade Federal do Amazonas (UFAM) – Laboratório Experimental de Jornalismo em Rede (Lab F5)
Universidade Federal do Acre (UFAC)

des chercheurs

Voir en ligne : Observatório da Imprensa

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