La droite s’empare de l’Amérique latine

Le succès de Flavio Bolsonaro, fils de Jair, au premier tour de la présidentielle brésilienne, confirme la puissance de la nouvelle droite en Amérique latine, avec le soutien de Donald Trump.  Juan Negri, politologue à l’université Torcuato Di Tella, à Buenos Aires, analyse les facteurs de cette ascension.

Comment expliquer le succès de Flavio Bolsonaro au premier tour étant donné la grande popularité de Lula?

En soi, ce n’est pas un mauvais résultat pour Lula : près de la moitié du Brésil l’appuie, comme

l’indiquait déjà sa cote de popularité à 45 %.

Cependant, l’usure du pouvoir lui a fait perdre l’électeur « mou » (indécis) qui l’avait préféré à Bolsonaro en 2022.

Les analyses annonçaient déjà un résultat très serré au second tour, avec Flavio comme favori.

Le plus surprenant, c’est que la prévision se soit réalisée dès le premier tour. Il faut y voir une conséquence de la forte polarisation politique au Brésil : les électeurs potentiels des autres candidats ont préféré voter Bolsonaro dès le début.

Les électeurs de Flavio Bolsonaro ont-ils voté parce qu’il représente son père, pour son pro- gramme ou comme réaction au gouvernement de Lula?

Un peu de tout. Quand Jair a été envoyé en prison, la droite avait déjà plusieurs options de candidats. Mais le clan Bolsonaro est resté très puissant dans la coalition. Le nom de famille s’est transformé en marque, en facteur identitaire. Ce n’est pas si surprenant en Amérique latine, et même ailleurs ; regardez les Bush et les Clinton aux États-Unis, ou même les Le Pen en France. À cela s’ajoute un « antipetisme » (rejet du Parti des travailleurs – PT – de Lula) toujours aussi fort et un retard du gouvernement de gauche sur le front de la sécurité, une préoccupation centrale sur tout le continent.

Donald Trump s’est tenu à l’écart de la campagne brésilienne, à rebours de son interventionnisme habituel dans les élections étrangères. Une relative discrétion pour éviter au camp Bolsonaro les foudres de Lula, grand pourfendeur de l’ingérence états-unienne en Amérique latine ?

Exactement. Comparé à l’Argentine, avec la fameuse intervention financière des Etats-Unis, ou au Honduras, où Trump appelle directement à voter pour Nasry Asfura sur les réseaux sociaux, il a été ici bien plus modéré, mentionnant seulement le fait qu’il suivrait de près le scrutin brésilien.

-La droite s’empare de presque toute l’Amérique du Sud. Peut-on parler de vague ?

J’ai un peu de mal avec ce terme. On décrit trop souvent les droites latino-américaines comme un seul bloc. Elles se ressemblent dans l’esprit, dans la proximité idéologique avec Trump et partagent

une certaine façon d’aborder la politique, mais elles sont loin d’être identiques. Kast, au Chili, est associé à la droite traditionnelle : armée, Eglise catholique, pinochétisme. Milei tient un discours surtout économique, ultralibéral ; Bolsonaro, mili- tariste ; Trump est interventionniste. Ensuite, leur succès doit aussi beaucoup à l’usure du pouvoir :

il est logique que les citoyens choisissent l’alternance. Tous les Latino-Américains ne sont pas soudainement devenus d’ultradroite. La question identitaire existe, mais n’explique pas tous les votes, surtout motivés par des problématiques toujours pas résolues sous les gouvernements de gauche, comme l’insécurité ou l’inflation.

L’usure du pouvoir n’épargne pas la nouvelle droite. En Argentine, l’inflation recule et les comptes publics ont été assainis par une austérité brutale mais le chômage et la pauvreté explosent. Le mythe d’un Javier Milei, outsider de la politique venu sauver le pays, commence-t-il à se briser ?

C’est naturel, cette rhétorique meurt dès l’arrivée au pouvoir : une fois à la tête du gouvernement, on devient responsable. Après trois ans de présidence, Milei ne peut plus y recourir. Il n’a pas été épargné par l’érosion. Néanmoins, Milei reste raisonnablement populaire par rapport à ses prédécesseurs, Mauricio Macri et Cristina Fernández.

En 2024, il a pulvérisé l’inflation, réduisant ainsi le nombre de pauvres, premiers touchés par la hausse des prix ; ce qui lui assure un certain succès auprès de la population. Cependant, la situation se dégrade à partir de la mi-2025 : la croissance est marginale, les salaires et la consommation restent très bas, la pauvreté et le chômage repartent à la hausse. Dans les sondages, l’adhésion a fondu de quinze à vingt points ces dix derniers mois. Ce n’est pas encore la déconfiture mais Milei a perdu beaucoup de soutien.

Propos recueillis par

MARTI BLANCHO

TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN, 22 octobre 2026


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