Le Nicaragua n’a pas oublié.  

28 juillet, anniversaire de l’assassinat de Joël Fieux et de ses compagnons (Se référer à l’article précédent du 2 juillet).

Oswaldo et les amis Suisses* se sont rendus au Nicaragua pour la commémoration de l’embuscade des Contras, tendue aux volontaires étrangers accompagnés de deux nicaraguayens : Willian Blandon et Mario Acevedo, Nicaraguayens, un Français, Joël Fieux, un Suisse, Claude-Yvan Leyvraz et un Allemand de l’Ouest, Bern Erich Kocersteyn. (*du Comité de solidarité avec le Nicaragua, qui a soutenu leur compatriote, Claude Leyvraz).

Témoignage de Oswaldo, fils de Joël, résident en France.

« J’ai fait le déplacement pour cet anniversaire du 28 juillet à Matagalpa, avec des amis suisses. Nous avions la volonté de marquer le coup pour les 40 ans. C’était aussi l’occasion de revoir du monde d’un peu partout et en particulier ma maman, Fatima demeurant au Nicaragua.

Ma maman a tenu à organiser le voyage familial à la plaque commémorative, placée à l’endroit appelé Zompopera où a eu lieu l’embuscade, dans la province de JinotegaC’était un moment chargé en émotion ; le temps n’y fait rien, j’étais content de pouvoir être là et partager ce souvenir.

Le jour même, il y a eu une grande manifestation à Matagalpa : tout d’abord une marche depuis le lycée San Francisco vers le cimetière de Matagalpa. 

Au cimetière il y eut une activité culturelle avec de la musique, des danses et quelques prises de paroles, dont le discours prononcé par Gérald Fioretta ducomité de solidarité avec le Nicaragua de Genève. (NDLR : publié à la suite de cet article).

Des personnalités étaient présentes telles que, Pedro Haslam, secrétaire politique du FSLN de la région de Matagalpa, Sadrach Zeledón, maire de Matagalpa ainsi que des représentants de la jeunesse sandiniste … 

Personnellement, cette date est toujours compliquée pour moi. C’est un moment de tristesse et de réflexion par nature. Mais c’est aussi un moment de retrouvailles avec des anecdotes et des partages.

Petit, j’aimais écouter les gens partager leurs histoires de cette époque, de mon père et ceux tombés ensemble à cette date. Je n’ai jamais pris la parole avant. 

Par contre, à cette occasion, j’ai tenu à dire deux choses : d’abord, merci à ceux qui maintiennent ce souvenir vivant. Puis j’ai fini avec une pensée pour Fernand. (NDLR : grand-père paternel, décédé cette année).

40 après, c’est touchant de voir autant de monde réuni pour rendre hommage. »

                                                               Oswaldo-Joël FIEUX


Discours de Gérald Fioretta (du comité suisse de solidarité avec le Nicaragua)

Il y a 40 ans, les internationalistes solidaires du Nicaragua ont vécu ce que des milliers de Nicaraguayens ont vécu : trois de nos camarades sont morts d’un seul coup, dont l’un était français, l’autre allemand, l’autre suisse. Il y avait là aussi deux Nicaraguayens. La douleur et la colère nous ont rapprochés encore plus des Nicas. Et 40 ans après le crime de Zompopera, nous sommes avec vous. 

Compagnes et compagnons de la solidarité suisse avons vécu plusieurs années près d’Ivan (le compañero suisse) et de Joël (le compañero français). Permettez-nous de les mentionner un instant. 

Impossible de se souvenir d’Ivan sans parler de son surnom : Cheveux d’or. Et comment il sut tisser des liens et travailler avec les paysans du pôle de Yale. Et comme il était à la fois travailleur, farceur et fou. Et comme il aimait conduire, fumer et écouter de la musique d’opéra dans son van blanc avec tout un chacun. Ivan ne connaissait pas grand-chose en politique, mais il avait compris que la révolution populaire sandiniste voulait aider les plus démunis. C’est pourquoi, quelques semaines avant son assassinat, il écrivait à ses parents : « Ma position est claire, je travaille ici avec eux, je ne vais pas me défiler devant les attaques yankees. Si, par exemple, je dois mourir demain, j’espère que votre réaction sera saine et surtout solidaire avec toutes les mères du Nicaragua qui ont perdu leurs enfants dans la guerre.  Ici je me considère comme Nica, en lutte avec eux. S’il faut que je perde la vie ici, ce sera pour une bonne et belle cause, la cause des pauvres ». Et tant de choses restent à dire !

Impossible de rappeler Joël sans évoquer deux de ses caractéristiques : son engagement politique et ses multiples capacités pratiques. Son engagement politique commence dès son plus jeune âge. À 16 ans, il est déjà engagé dans la lutte écologique, puis dans la lutte anti-nucléaire ; mais son engagement le plus grand et le plus grave est son refus du service militaire en France. Il écrit alors : « Je ne suis pas d’accord avec la politique de mon pays qui, en se prétendant démocratique, conduit en réalité une politique interventionniste, impérialiste et colonialiste… un pays qui protège les fascistes et soutient une section criminelle de son armée ». Pour cela, il sera condamné. C’est pour cela que, âgé de 22 ans, il quitte son pays, la France, pour le Mexique, puis arrive au Nicaragua. Ses multiples capacités pratiques vont se développer au bénéfice de la révolution. Travaillant avec le FSLN (Front Sandiniste de Libération Nationale), il sait tout faire : réparer un véhicule, utiliser n’importe quel matériel pour imprimer, fabriquer des affiches, etc. Plus tard, Joël se marie avec une compañera nicaraguayenne qui a combattu au front sud, et cela l’enchante. Et il se sent complètement heureux quand son fils Joël Oswaldo naît un 19 juillet ! Et tant de choses restent à dire !

Après le meurtre de Zompopera, en Suisse, la mère d’Ivan a demandé : « Alors ça n’en valait pas la peine ? ». En France, la mère de Joël a poursuivi son action avec le comité de solidarité avec le Nicaragua dans sa région, mais elle est restée marquée d’une immense tristesse toutes ces années où nous lui avons rendu visite. 

Nous, les amies et amis de Claude-Yvan et de Joël, pensons que cela en valait la peine, parce que ce qui s’est passé au Nicaragua reste une page exceptionnelle de l’histoire humaine. Et nous croyons qu’il est indispensable de continuer à raconter ce qui s’est passé dans ce pays à nos enfants, quand il n’y avait alors pas beaucoup d’électricité, ni beaucoup de routes, ni beaucoup de véhicules, ni internet et ni téléphone.

Ce qu’il y avait, oui, c’était un peuple qui partageait une situation difficile, une situation de pénurie, une situation de guerre. Nous partagions tout et ne nous sentions jamais seuls ni découragés.  Les compatriotes tombés, eux aussi, réalisaient ce qui nous a motivés et continue à nous motiver aujourd’hui. 

Vive Sandino, vive la solidarité entre les peuples !

Comité de solidarité avec le Nicaragua, Genève, Suisse, 28 juillet 2026. Pour le comité : Gérald Fioretta 


Extrait du livre « Le sourire du Jaguar » de Salman Rushdie (Stock 1987) p. 172.

 A cette date, Salman Rushdie était au Nicaragua. 

Il écrit : «  Le journal du matin annonçait une attaque des Contras. Cinq hommes avaient été tués dans la province de Jinotega, dans un endroit appelé Zompopera. Trois étaient Nicaraguayens : Willian Blandon et Mario Acevedo, du FSLN, et un Français naturalisé, Joël Fieux. Les autres étaient un Suisse, Claude-Yvan Leyvraz et un Allemand de l’Ouest, Bern Erich Kocersteyn. (A la suite de ces morts, le gouvernement du Nicaragua a interdit aux volontaires étrangers d’aller travailler dans la zone des combats, une des nouvelles les plus tristes que j’ai apprises après mon retour. Plus tard, la direction de la Contra a annoncé, sans doute avec la bénédiction des États-Unis, que désormais tout travailleur étranger trouvé dans la zone des combats serait traité comme un agent de l’ennemi.) A l’ONU, Daniel Ortega achevait sa plaidoirie pour la justice. A son insu, au Nicaragua, la danse de mort avança d’un pas. « 


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