BRESIL: Novembre 2011

 L’Amazonie aux mains du narcotrafic?  (www.noticiasaliadas.org)

Entretien avec Roberto Jaramillo, jésuite et anthropologue vivant depuis 15 ans dans l’Amazonie brésilienne. En tant qu’anthropologue il étudie les problèmes relatifs aux « indigènes urbains ».

L’idée que l’on a souvent de l’Amazonie ne correspond pas à  la réalité, êtes-vous d’accord avec cette affirmation ?
Oui, l’imaginaire de l’Amazonie ne coïncide pas avec la réalité. L’image est celle d’une terre sans hommes, alors qu’il y a 40 millions d’habitants, la plupart en zones urbanisées, avec tous les problèmes que présente l’urbanisation en Amérique Latine.
Manaus a presque 2 millions d’habitants, mais 17 % seulement disposent d’un système d’égouts, par conséquent la grande majorité des résidus biologiques et chimiques se dispersent dans l’environnement, dans l’eau. Autre paradoxe : dans une ville située en bordure de rivière, seuls 32 % ont l’eau à domicile, tandis que le reste de la population doit se débrouiller avec de l’eau non purifiée. Ces faits soulignent un autre aspect : dans les villes amazoniennes, – Manaus, Santarém, Belém et d’autres plus petites -, la brèche entre riches et pauvres se manifeste plus que dans les villes côtières. En d’autres termes, en Amazonie la concentration de richesse est beaucoup plus importante.

Nous connaissons beaucoup de personnes provenant d’autres Etats du Brésil qui sont parties à Manaus pour travailler. Comment l’expliquez-vous ?
Dans la décennie 1980, la junte militaire (qui a gouverné entre 1964 et 1985) a institué la zone franche (où l’imposition fiscale est moindre) de Manaus, la seule zone franche du Brésil.

Nous parlons là de 500 implantations industrielles, – (en particulier de l’électronique : Sony, Thompson, Philips, mais aussi Honda avec ses motos, et beaucoup d’autres) – pour environ cent mille postes de travail, mais 90 % sont des travailleurs avec des contrats temporaires, surtout des femmes. Ce qui signifie que beaucoup travaillent deux ou trois mois puis sont licenciés sans avoir droit à aucune indemnisation. Quelques familles locales, celles qui  possèdent tout à Manaus, font des affaires avec des investisseurs de São Paulo, Rio de Janeiro, Paraná. En somme, l’argent ne vient  pas de Manaus et ne lui bénéficie même pas.

Le Brésil est un pays en rapide expansion, regardé avec admiration par beaucoup. Il existe des structures démocratiques comme le vote, les journaux, mais la manière de penser est prémoderne. Les gouvernements continuent d’être clientélistes. Pour revenir à l’Amazonie, il faut penser aux petites villes où le maire contrôle l’économie. Qui  osera le défier en votant contre lui, sachant qu’ensuite il pourrait perdre son travail ou celui des membres de sa famille ? Pour changer cette situation il doit y avoir toute une éducation…

Outre l’urbanisation et le clientélisme politique, y a-t-il d’autres situations que vous, missionnaires, avez observées ?
Un autre grave problème que les gens n’imagninent pas, et peut-être un des pires, c’est que l’Amazonie est aux mains du narcotrafic. Les périphéries des villes sont otages du commerce et de la consommation de drogues. 50 % de la violence des villes provient de la drogue. Les jeunes des banlieues ne voient pas d’autre solution à leur existence que de fumer de la marihuana ou d’aspirer de la cocaïne.

Vous parliez de 40 millions de personnes dans toute l’Amazonie. Combien sont indigènes ? Parce que nous avons trouvé des chiffres très discordants.
Dans le recensement (de l’Institut Brésilien de Géographie et Statistiques) de l’année 2000 il y avait 750 000 personnes qui se déclaraient indigènes . Mais dix ans plus tôt, c’était la moitié. Que s’est-il passé pour expliquer un changement de cette importance ? Quelque chose a changé dans la conscience politique nationale qui fait que les gens ont avantage à se déclarer indigènes.

Il s’est passé aussi une chose semblable dans le monde : avant, être indigène était considéré comme une humiliation, puis cela devint une caractéristique dont on  pouvait être fier. Eh bien, sur ces 750 000 personnes, la FUNAI (Fondation Nationale des Indigènes) en reconnaît comme indigènes 380 000 à 400 000. L’un des inconvénients de la politique indigéniste est qu’un indigène est censé vivre en territoire indigène. Par conséquent, la moitié  ne sont pas reconnus comme indigènes par l’Etat, cette moitié qui vit dans les villes : de Rio à São Paulo et Manaus.
Ces personnes sont nées dans la ville, elles ne parlent pas de langue indigène. Il s’agit d’une réalité qui dérange les Blancs et le gouvernement, parce qu’ils ne savent pas comment agir avec eux.

Mais c’est une réalité qui produit souvent des problèmes y compris au sein des communautés indigènes :  ils sont accusés de ne pas parler la langue indigène, de ne pas avoir du sang totalement indigène, etc. En somme, il y a des problèmes qui  ne trouvent pas de solution, ni d’une part ni de l’autre.

Pourriez-vous nous donner un exemple ?
C’est le cas des mariages mixtes : les enfants d’un indigène avec une blanche sont indigènes, mais les enfants d’une indigène avec un blanc ne sont pas indigènes.

Il y a plus d’indigènes en dehors de l’Amazonie brésilienne (Pérou, Equateur) qu’au Brésil. Pourquoi ?
En général on peut affirmer que les Portugais furent beaucoup plus agressifs que les Espagnols avec les peuples indigènes. De plus, les indigènes de culture andine avaient atteint des niveaux de développement bien  plus élevés – pensons à la culture du maïs ou aux techniques de construction – par rapport aux indigènes des basses  terres.

Pour toutes ces raisons, l’impact entre envahisseurs blancs et indigènes fut beaucoup plus fort dans l’Amazonie brésilienne. A part que le climat eut une grande influence sur la propagation des maladies et malaises. Les anthropologues les plus optimistes disent qu’à l’époque de la colonie, il y avait ici quelque 7 millions d‘indigènes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que deux millions dans toute l’Amazonie.

Le gouvernement brésilien et les multinationales s’approprient les énormes richesses de l’Amazonie. Que reste-t-il pour les populations locales ?
Le pouvoir politique et économique, de même que les lois, sont au service du grand capital, qui est souvent étranger. Imaginez-vous la IIRSA (Initiative pour l ‘Intégration de l’Infrastructure Sud-américaine) qui avec ses mégaprojets est peu connue des  gens : canaux interocéaniques, routes de toutes parts, onze autres centrales hydroélectriques au lieu d’en moderniser certaines sur les 24 déjà existantes. Malheureusement, tous les grands projets amazoniens se dirigent vers un développement qui n’est pas équilibré ni en accord avec les populations.

Quel est l’héritage des huit ans de présidence de Luiz Ignacio Lula da Silva ?
Lula a fait des merveilles, mais n’a pas fait ce qu’il avait promis. Son problème a été de faire confiance au capital international. Lula a remis 50 à 60 reales ( 31 à 37 dollars US) par mois à 4 millions de familles qui n’avaient jamais reçu d’argent de l’Etat.Sa redistribution des recettes a été impressionante, si on tient compte qu’un pays comme le Brésil ne change pas en huit ans.

Mais les hommes politiques brésiliens sont de plus en plus dans les mains du grand capital. Comme le démontre la philosophie du PAC ( Programme d’Accélération de Croissance) qui est « croissance, croissance, croissance » économique, sans aucun intérêt pour la santé, l’éducation, la participation, la démocratie. Toutefois la faute n’est pas imputable à Lula, mais aux mouvements sociaux qui sont arrivés avec lui, qui se sont assis près du pouvoir et se sont installés là. Même le Mouvement des Travailleurs sans Terre, comme le démontrent les occupations de terres, infiniment moins nombreuses et plus symboliques que réelles, qui eurent lieu durant le gouvernement de Lula.

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