PÉROU – Des femmes qui n’existaient pas… (février 2007)

//www.rel-uita.org – 20/04/06
(Secrétariat régional latino-américain
de l’Union Internationale des Travailleurs de l’Alimentation et de l’Agriculture)

Delfina a 26 ans et quatre enfants, le plus grand est en 3e année d’école primaire et sait déjà lire et écrire, à la différence de sa maman qui n’est jamais allée à l’école. Pour son père il n’était pas nécessaire qu’elle aille à l’école, puisqu’elle était plus utile à la maison : elle aidait à faire la cuisine, à soigner les animaux domestiques, et participait aux travaux agricoles.
Sans savoir lire ni écrire, absorbée par les tâches domestiques et familiales dès l’âge de 16 ans avec la naissance de sa petite Roxana, Delfina n’attachait pas d’importance au fait d’être une personne sans papiers d’identité. Elle, une femme qui avait un nom, mère de quatre enfants, membre d’une communauté, n’avait pas d’existence officielle pour le Pérou. Elle faisait partie du million et demi de Péruvien(ne)s sans papiers d’identité.

“ J’ai mon acte de naissance, voilà mon nom, mon papa m’a inscrite, mais à 13 ans je suis partie travailler dans une maison puis je me suis mariée. Chez moi on disait que c’est seulement les hommes qui ont besoin de papiers d’identité ”. Il n’y a pas de ressentiment dans la voix de Delfina, entourée par ses petits qui jouent dans l’étroit patio de la petite maison de terre située dans la communauté de Huacatalla, province de Paruro. Elle répond à cette interview avec sa petite Rosmery dans les bras. Son mari, Miguel Quispe, est près d’elle, écoutant le dialogue qui se déroule avec l’aide d’une traductrice car Delfina s’exprime en quechua, sa langue natale.

La nécessité d’avoir une pièce d’identité surgit lorsqu’elle eut les enfants.Quand elle les emmena à l’école on lui demanda son DNI (Document national d’identité). Elle inventa alors qu’elle avait commencé les démarches et demanda qu’on veuille bien garder les enfants en attendant. Puis une deuxième fois, et le temps passait… Mais comment obtenir cette pièce d’identité ? Ce n’était pas facile du tout, il fallait se rendre à la capitale pour aller au Registre National d’Etat Civil, payer pour les papiers, faire une photo et retourner ensuite pour obtenir son DNI. Le manque d’information claire et le coût élevé de toutes ces allées et venues qui avoisinait les 150 Soles ( un peu plus de 45 dollars) étaient pour Delfina des barrières infranchissables.

Pourtant, toute une vie sans papiers d’identité signifie beaucoup de frustrations : “ Il y a bien des choses qu’on ne peut pas faire. Quand mon amie Fortunata s’est mariée, elle voulait que je sois témoin à son mariage, mais au Municipio on m’a demandé mon DNI, et je n’en avais pas. Il a fallu trouver quelqu’un d’autre, j’étais très triste… ”

Mais en 2004 une voisine, Paulina, lui apprit qu’une campagne commençait pour accorder l’identité gratuite aux femmes de zones rurales. Paulina était l’une des responsables que l’organisation féministe Flora Tristán avait formées pour promouvoir l’identité des femmes. Delfina se souvient de son émotion, en expliquant à son mari qu’elle voulait avoir son DNI comme lui, pour ne plus recevoir de reproches quand elle allait au centre de santé ou dans les écoles de ses enfants. Et puis elle pensait aussi à travailler : “ Dans le municipio on demandait des femmes pour balayer les rues, et quand j’y suis allée, ils m’ont demandé mon DNI mais je n’en avais pas, alors ils ne m’ont même pas inscrite ”.

Enfin, Delfina eut en mains cette carte d’identité qui confirmait son existence et la sortait de l’immense liste des “ NN ”, de ceux qui continuent d’être des personnes invisibles pour la société et le pays entier.
“ J’ai ri quand j’ai vu ma photo : c’était moi, je pouvais voir mon visage. Je ne sais pas lire mais je suis contente car ce qui est écrit là, c’est mon nom, ma date de naissance… Les voisines qui ont appris que j’avais mon DNI m’ont félicitée ”.
Maintenant elle n’a plus besoin de chercher des excuses quand elle va à l’école pour un de ses enfants, et elle s’est sentie sûre d’elle quand il a fallu inscrire le grand au collège : “ J’y suis allée et quand on m’a demandé mon DNI je l’ai montré, pas de problème ! ”
Elle garde le précieux document dans une enveloppe transparente placée au milieu d’un carnet. Récemment, elle a été bien préoccupée : une de ses chèvres était entrée dans le champ de maïs des voisins. Ceux-ci, en attendant le paiement des dégâts, évalués à 20 Soles (environ 6 dollars) exigèrent une caution, et ce fut le DNI de Delfina. Rassembler cet argent ne fut pas facile, car les prix des produits agricoles sont très bas : une “ arroba ” (12 kg) de pommes de terre ne vaut pas plus de 3 Soles et permet à peine d’acheter un litre d’huile. Enfin Delfina réussit à payer sa dette car elle tenait à aller voter : elle allait participer pour la première fois aux élections. Elle avait déjà défini son candidat. “ Avant je n’avais jamais pu voter, maintenant je vais être parmi les personnes qui élisent les autorités ! ”

Disposer d’une pièce d’identité ouvre des portes à Delfina pour exercer des droits qu’elle ne pouvait atteindre. Le chemin pour obtenir ce DNI est jalonné d’obstacles pour les femmes rurales. Il ne s’agit pas seulement du coût des démarches ou de l’absence des documents nécessaires, mais aussi de la discrimination et du manque de respect dans les lieux administratifs, et de l’idée encore prédominante que la citoyenneté est réservée aux hommes.
Sur le million et demi de personnes qui n’ont pas de pièce d’identité, plus de la moitié sont des femmes. Pour l’Etat, elles n’existent pas légalement. Beaucoup laisseront cet héritage à leurs enfants. Mais, grâce à l’initiative d’une organisation féministe, Delfina et d’autres ont réussi à briser cette chaîne : “ Mes enfants auront tous leur DNI, ils pourront progresser dans la vie ”, affirme-t-elle.

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Infos (février 2007)

COLOMBIE : dans l’œil de la tourmente. (www.prensamercosur.com.ar, 20/02/07)
Un scandale secoue actuellement le gouvernement colombien : les liens existant entre les paramilitaires et de nombreux dirigeants politiques nationaux et régionaux. Ce scandale, déjà nommé la “ parapolitique ”, a été dénoncé par des sénateurs opposés à la gestion du Président Uribe. Début février la Cour Suprême de Justice a entrepris une enquête auprès d’une soixantaine de personnes. Parallèlement à ce problème interne, le gouvernement colombien est
en conflit avec l’Equateur : pour combattre de prétendues “ cultures illicites ” (entendez : la coca), la Colombie asperge de glyphosate la zone frontalière avec l’Equateur, détruisant les cultures vivrières des habitants avec répercussions sur leur santé. Le Président Correa menace de porter le fait devant les instances internationales, notamment le Tribunal Internationale de La Haye. Par ailleurs, Uribe affirme que sa “ politique militariste a du succès pour combattre la guérilla ” mais une grande partie du peuple colombien ainsi que la communauté internationale constate surtout son manque d’efficacité dans la réalisation d’un échange humanitaire avec les FARC.

EQUATEUR : vers une Assemblée Constituante. (www.rebelion.org et ALAI, 26/1/07)
Le premier vice-président du Congrès équatorien qualifie de “ décision historique ” le fait que le pouvoir législatif ait accepté le référendum qui prévoit l’installation d’une Assemblée Nationale Constituante. Les critiques la voient comme une voie vers le modèle socialiste du Président venezuelien Chávez, mais ce référendum est le résultat de la lutte des mouvements sociaux, politiques et indigènes exaspérés par les politiques traditionnelles. Ils attendent que la nouvelle Constitution réponde mieux à la situation des plus pauvres : elle devra prendre en compte que la population est submergée à 65% dans la pauvreté et que chômage et sous-emploi affectent 58% de la population active.
Les quatre partis de droite, pour éviter le “ chaos ” et le “ totalitarisme ”, tentent d’impulser des “ réformes ” qui ne sont qu’un maquillage. Le mouvement indigène et diverses organisations sociales menacent de créer “ une rébellion indigène dans tout le pays ”, affirmant que : “ jamais nous ne renoncerons au changement structurel du pays et si nous devons verser notre sang pour cela, nous y sommes prêts ”. Comme toujours, les Etats-Unis ne cessent d’appuyer toute conspiration qui peut s’ajuster à leurs intérêts…