NICARAGUA : Les maisons dignes

NICARAGUA : Les maisons dignes
(Témoignage de Jean Loison) (déc.08)

(C’est le projet auquel participe la paroisse de POLIGNY).

Depuis le démarrage du projet, il y a 10 ans, il a été construit en moyenne de neuf à dix maisons par an. En cette année 2008, douze auront été construites et 25 ont été réparées (réparations diverses ou remplacements de toits).

En moyenne, la construction dure de trois à quatre semaines. C’est rapide, car les maisons n’ont ni eau, ni WC, ni électricité, ni cuisine.
Les prix augmentent à peu près toutes les semaines. Tout a doublé en quelques années, à cause du prix du pétrole. En 2003, nous construisions une maison avec 1500 $ ; en 2008, fin février : 3 258 $; en août : 3 550 $. Nous achetons en gros, mais il faut faire le tour des quincailleries avant d’acheter.

Nous donnons aux ouvriers qui fabriquent les parpaings l’équivalent de 3,33 Euros par jour. Dans d’autres fabriques de parpaings, ils ne gagnent en général que 3 €. Au tabac (= ouvriers agricoles), ils auraient entre 2,33 et 2.66 €. Quant aux maçons, les meilleurs gagneraient pour une de nos maisons 400 euros. Mais nous employons des maçons amateurs, toujours très contents qu’on les emploie. Nous leur donnons 266 euros. Comme cadre infirmier (enseignant et 20 ans d’ancienneté), le Ministère de la Santé me donne 200 € par mois !

Les bénéficiaires de maisons participent à la construction en trouvant un fils ou un voisin pour aider le maçon. Nous payons notre maçon mais pas l’aide.
Pour le financement, nous leur demandons une contribution un peu symbolique : de 166 à 333 euros, qu’ils doivent nous donner d’avance. Sinon, nous ne construisons pas.

Par contre, il nous arrive de modifier le montant qu’ils nous doivent. Ainsi, il y a quelques jours, en causant avec une maman qui gagne sa vie en lavant  et repassant, nous voyons, dans la même pièce, les quatre enfants les pieds nus à même la terre qui reste humide pendant toute la saison des pluies (six mois). A cette femme, nous lui dirons, quand elle aura apporté 100 euros, que ce sera la fin de sa contribution. Car le temps que les familles aient l’argent peut durer plus d’un an et nous ne pouvons pas attendre les 300 euros et laisser pendant ce temps cette famille dans cette situation infra humaine.

Assez souvent, les femmes (souvent les seules adultes de la maison) travaillent au tabac. Esteli est la ville où se cultive le tabac et se fabriquent les cigares. Les femmes sont payées 2,66 euros par jour et elles doivent nourrir et vêtir leurs  enfants, acheter les cahiers etc.
Un autre cas que celui mentionné plus haut. Neuf personnes, dont plusieurs très jeunes enfants,  vivent aussi dans  l’humidité perpétuelle. Mais Il y a trois personnes qui travaillent. Elles ont commencé, il y a un an, à apporter pour trouver 233 euros. Il leur manque  encore 110 €. Mais elles ne se découragent pas et donnent un petit peu chaque mois.

Nous vous paraissons peut-être exigeants, mais nous ne voulons pas jouer les Pères Noël, ni enlever aux familles leur fierté et leur dignité. De plus, pas une seule fois, on nous a dit qu’il  leur serait impossible de trouver l’argent. Même si leur contribution  est très longue à venir, ils arrivent toujours à emprunter ou à solliciter une connaissance ou un parent parti aux E-U, au Costa Rica, en Espagne ou au Salvador.

Il existe des programmes sociaux au Secours Catholique ou à la Mairie, mais les contributions demandées sont beaucoup plus importantes. Alors nos maisons, c’est la chance de leur vie ! Autrement dit, il n’existe aucun programme (au moins dans la région) qui soit ainsi à la portée des plus pauvres.

Nous sommes  » bien vus » par les bénéficiaires, mais de trop : il y a quelques jours, en un seul vendredi, j’ai eu 16 visites pour les maisons. C’était un peu exceptionnel, mais de la folie. Car je n’ai pas eu pendant cette même journée une seule visite pour me proposer de l’argent !
Pour vivre pendant la construction, ils demandent assez souvent à des amis ou, surtout, empruntent à l’entreprise où ils travaillent (on leur retient ensuite sur leur salaire).

Pour résoudre des problèmes de tous ordres (économie en matériaux, consommation en eau, épuration de l’eau, économie de bois…), pour l’organisation du travail, les démarches administratives, etc., j’ai quatre « bras droits » qui ont maintenant dix ans d’expérience et qui s’occupent des achats et de « mettre à l’abri » le matériel acheté : Ricardo supervise le tout ; Don José travaille le soir dans un groupe de musiciens (avec chapeau mexicain) et ,dans la journée, il s’occupe de la fabrique de parpaings (les quatre ouvriers, les commandes de sable, l’arrosage, etc.) ; Toño, chauffeur de taxi, aide facilement, en camionnette, au transport du matériel qui ne vient pas par camion (celui destiné aux réparations de maisons, etc.). La comptabilité est assurée par Johana, l’infirmière du dispensaire qui a aussi son diplôme de comptable.

Pour économiser l’eau de la ville, nous avons construit un puits, car les parpaings demandent beaucoup d’eau pendant dix jours.  Assez souvent, si la famille ne va pas le faire, nous récupérons une partie du bois du taudis pour leur faire une cuisine.

Pour construire ces maisons, il y a une liste d’attente. Pendant ce temps là, nous essayons d’obtenir des renseignements sur la famille (le plus souvent des mères célibataires  avec 3, 4, ou 5 enfants), par exemple : combien d’enfants, s’il existe un « mari », où  la femme travaille et combien gagne-t-elle, etc. Avec Ricardo, nous allons toujours voir la famille et les conditions dans  lesquelles elle vit. Nous choisissons les plus pauvres et  les plus seules.

Ceux que nous voyons un peu moins dépourvus, ou quand nous n’avons pas suffisamment d’argent, nous leur facilitons l’achat de la charpente, des tôles, des parpaings. Nous faisons alors un devis et ils payent 33% et nous, nous apportons 66%. Mais nous les aidons seulement après qu’ils aient payé les 33%. Bien sûr, il nous arrive de baisser le taux de leur participation à 30, 25, 20% ou dans les cas extrêmes, à 10%.

Pour le terrain, le plus souvent, les gens ont le titre de propriété. S’ils ne l’ont pas, nous attendons qu’ils l’obtiennent. Les frais d’avocat coûtent entre 100 et 133 €. Quant au permis de construire, la mairie leur fait payer le minimum (entre 3 et 5 €) quand ils se réfèrent à notre projet. De même, la mairie ne nous demande pas d’impôts pour la fabrique de parpaings. C’est normal, c’est elle à qui revient le problème de l’habitat ! Si les gens n’ont pas de terrain à eux et vivent sur des terrains non constructibles (ce n’est pas rare), nous les aidons quand même en leur facilitant  l’acquisition de la charpente et du toit, qu’ils pourront emporter si un jour ils arrivent à être chez eux sur un autre terrain.

Pour l’aménagement de ces quartiers, la mairie se trouve toujours devant le fait accompli (les occupations), et petit à petit se résigne et finit par installer eau, électricité, égouts, même dans des quartiers inondables au sujet desquels la même mairie déclarait quelques mois auparavant : « il n’y aura jamais de permis de construire parce que ce sont des terrains inaptes pour la construction ». De même, il y a des arrêtés municipaux qui interdisent aux commerçants d’installer leurs comptoirs sur les trottoirs ou aux paysans de laisser leurs vaches traverser les routes (ce qui peut causer des accidents mortels), etc., mais les règlements « plient » devant la pauvreté. Ce sont des quartiers marginaux ! Comment exiger ? Personne ne va en prison !

Notre projet a fait quelques émules : une ONG espagnole (Familles Unies) copie notre projet. Ricardo bien volontiers les conseille à partir de notre expérience et leur facilite plans, devis. Deux fabriques de parpaings ont aussi adopté notre type (de parpaings). Quant à la Mairie, elle connaît parfaitement notre projet, et cela nous rassure.

L’augmentation de population et de quartiers nouveaux (envahis) est manifeste d’une année sur l’autre. Elle est de 3% par an. Esteli a 120.000 hab. (recensement 2005).

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