CUBA / ETATS-UNIS : Vers la fin de la Guerre Froide ? (janvier 2015)

(article extrait de la revue Golias-Hebdo n° 367, janvier 2015)

Le rétablissement des relations diplomatiques entre La Havane et Washington est-il annonciateur d’une nouvelle ère basée sur l’égalité et la réciprocité ? Les acquis de la révolution cubaine pourraient-ils être remis en cause ? Spécialiste des questions latino-américaines, Salim Lamrani* apporte son éclairage sur un évènement emblématique de ce début d’année.

« Golias Hebdo : annoncé le 17 décembre, le rétablissement des relations diplomatiques entre Cuba et Etats-Unis constitue-t-il une bonne nouvelle ?
Salim Lamrani : Le président Obama a fait un constat d’une grande lucidité sur les relations avec Cuba. La politique agressive et hostile vis-à-vis de La Havane, en vigueur depuis plus d’un demi-siècle, a été un échec total et a isolé Washington sur la scène internationale. Même les plus fidèles alliés des Etats-Unis s’opposent au maintien des sanctions économiques contre le peuple cubain. Celles-ci revêtent une triple caractéristique. Elles sont tout d’abord anachroniques, puisqu’elles remontent à la Guerre Froide.
Il convient de rappeler que les premières mesures de rétorsion économiques datent de 1960. Elles sont également cruelles, car les sanctions affectent les catégories les plus vulnérables de la société cubaine, à savoir les femmes, les personnes âgées et les enfants. Elles sont enfin inefficaces, car l’objectif de renverser le gouvernement cubain, de mettre un terme au processus d’émancipation initié en 1959 et de ramener Cuba dans le giron étatsunien n’a pas été atteint. Le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux nations constitue à l’évidence une grande victoire politique et symbolique pour Cuba qui n’a jamais renoncé ni à son indépendance ni à son système.

G.H.- Peut-on espérer, à terme, la levée du plus long embargo de l’histoire, qui affecte le développement de Cuba ?
S.L. – Les sanctions économiques constituent en effet le principal obstacle au développement de l’ile, en affectant tous les secteurs de production. Washington n’a d’autre choix que de mettre un terme à cet état de siège qui opprime les Cubains. La communauté internationale a voté en octobre 2014, pour la 23ème année consécutive, en faveur de la levée des sanctions contre Cuba lors de la réunion de l’Assemblée Générale des Nations Unies: 188 pays ont voté en faveur de la résolution présentée par Cuba. Les Etats Unis n’ont pu compter que sur le soutien d’Israël, et ont été incapables de rallier une autre nation à leur cause. De plus, l’opinion publique étatsunienne est favorable à une normalisation des relations avec Cuba. Elle ne comprend pas pourquoi son propre gouvernement lui interdit de se rendre à Cuba en tant que touristes alors qu’il lui est possible de visiter la Chine, le Vietnam ou la Corée du Nord. De la même manière, la communauté cubaine des Etats-Unis est majoritairement favorable à l’adoption d’une politique plus rationnelle vis-à-vis de Cuba et aspire à des relations normales et apaisées avec sa patrie d’origine. Enfin le monde des affaires étatsunien est pour la levée des sanctions car il voit un marché naturel et sûr de 11,2 millions d’habitants passer entre les mains des investisseurs du monde entier.

G.H. Voyez-vous un danger dans une possible libéralisation de l’économie et pour les acquis de la révolution cubaine ?
S.L. Non. Les Cubains sont attachés à leur modèle social et l’Etat reste maître des principaux moyens de production. Il s’agit pour Cuba d’édifier un socialisme nouveau, moins bureaucratique, plus efficace, afin de permettre à tous les citoyens d’améliorer leurs conditions de vie et d’atteindre un bien-être général. Dans l’île, le collectif primera toujours sur l’individualisme, et la solidarité entre les citoyens et les générations est un principe sacré. Personne ne sera jamais abandonné à son sort. Les Cubains ne souhaitent ni négocier leur indépendance et leur souveraineté ni leur système de société.

G.H. L’arrière-pensée de détacher Cuba de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques) serait-elle crédible ?
S.L. Si c’est le cas, elle est vouée à l’échec. Cuba est un pilier essentiel de l’ALBA. Les Etats-Unis n’ont absolument aucune chance d’influencer Cuba dans sa politique internationale. Même l’Union Soviétique, pourtant allié historique de La Havane, n’y était pas parvenue notamment pour ce qui était de la politique africaine de Cuba. Depuis le 1er janvier 1959, Cuba est une nation indépendante et les Cubains ne sont pas plus sensibles au langage de la force – comme le montre l’histoire de ces 50 dernières années – qu’à celui de la séduction, comme l’illustrera un avenir très proche.

G.H. Quel est, dans ce cas, l’intérêt des Etats-Unis ?
S.L. Les Etats-Unis n’ont pas renoncé à leur objectif d’obtenir un changement de régime à Cuba. Seulement, après avoir constaté que la politique d’agression ne fonctionne pas, ils ont décidé d’opter pour le dialogue. Je ne suis pas convaincu que Washington ait psychologiquement accepté la réalité d’une Cuba souveraine et indépendante.

G.H. On a parlé de la médiation du Vatican. Qu’en est-il exactement?
S.L. Le Pape François a joué un rôle fondamental dans les négociations entre les deux parties, qui ont duré près de 18 mois. Le Pape a envoyé un courrier personnel au président Raúl Castro et au président Barack Obama, les exhortant de trouver un terrain d’entente. Il convient de rappeler à ce sujet que Cuba a toujours fait part de sa disposition à entretenir des relations pacifiques avec les Etats-Unis, à condition qu’elles se basent sur l’égalité souveraine, la non-ingérence dans les affaires internes et la réciprocité. Il est également juste de souligner que dans ce conflit, il y a un agresseur – les Etats-Unis – et une victime qui est Cuba. Les sanctions économiques sont unilatérales. Cuba n’a jamais exigé des Etats-Unis qu’ils changent de système, n’a jamais financé une opposition interne sur leur territoire et n’occupe pas illégalement une partie du territoire étatsunien. Washington ne peut pas en dire autant.

G.H. Le camp de Guantanamo ne devrait-il pas être remis à Cuba ?
S.L. Depuis 1902, les Etats-Unis occupent par la force la base navale de Guantanamo contre la volonté du peuple cubain. Suite à l’intervention des Etats-Unis en 1898 dans la guerre d’indépendance de Cuba – afin d’empêcher les révolutionnaires cubains de prendre le pouvoir -, Washington a occupé militairement le pays et obligé l’Assemblée Constituante à intégrer l’amendement Platt qui imposait à Cuba de louer, entre autres, la base de Guantanamo, pour une durée de 99 ans renouvelables indéfiniment à condition que l’une des deux parties soit d’accord. Ceci pour la somme dérisoire de 4000 dollars par an. Depuis 1959, Cuba refuse d’accepter les paiements et exige un départ des Etats-Unis de la base, qui a été transformée depuis 2001 en camp de torture et de détention arbitraire.

G.H. Quelle est la marge de manœuvre de Barack Obama pour ce qui est de la levée des sanctions économiques ?
S.L. Il est vrai que depuis 1996 seul le Congrès est habilité à mettre un terme aux sanctions contre Cuba. Néanmoins, Obama possède les prérogatives nécessaires pour inciter les parlementaires étatsuniens à changer leur politique vis-à-vis de Cuba. Il lui suffit de permettre aux citoyens étatsuniens de se rendre librement à Cuba, ce qui est toujours interdit par la loi. Ce faisant, le président américain ouvrirait une large brèche dans les sanctions économiques et amènerait le monde des affaires – notamment les entreprises liées au tourisme de masse – à faire pression sur les membres du Congrès afin qu’il lève les sanctions. »

* Salim Lamrani : docteur ès Etudes ibériques et latino-américaines de l’université Sorbonne – Paris IV, maître de conférences à l’université de La Réunion, et journaliste spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

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