NICARAGUA – Rapport de la Commission Interaméricaine des Droits Humains (CIDH)

(Source : revue mensuelle ENVíO, juin 2018 – Traduction B. Fieux)

De retour à Washington, après sa visite au Nicaragua, le secrétaire exécutif de la CIDH, Paulo Abrao, a déclaré aux médias internationaux : « Au Nicaragua s’est installée une ambiance d’intimidation, de harcèlement contre les étudiants, les défenseurs des droits humains et les personnes de la société civile qui ont manifesté dans les rues ». Et il déplora : « La région n’est pas encore suffisamment attentive à ce qui est en train de se passer au Nicaragua ».

Ci-dessous des extraits du rapport de la CIDH, publié le 21 mai dernier.

Graves violations des Droits Humains.

Durant sa visite la CIDH réunit une information documentée, audiovisuelle, et écouta des centaines de témoignages mettant en évidence de graves violations des droits humains, durant un mois de manifestations: violations caractérisées par l’usage excessif de la force par des corps de sécurité de l’Etat et par des tierces personnes armées. Ce qui produisit comme résultat des dizaines de morts, des centaines de blessés, des détentions illégales et arbitraires, des pratiques de torture, des traitements cruels, des menaces et des harcèlements destinés à dissoudre les rassemblements et décourager la participation citoyenne, et en ce qui concerne la presse, des attaques et des censures.

Du 18 avril au 21 mai, il y eut au moins 300 morts, 868 blessés en majorité dans le contexte des manifestations. Plusieurs d’entre eux demeurent hospitalisés dans un état grave. 438 personnes furent détenues : étudiants, population civile, défenseurs des Droits Humains et journalistes.

Antécédents des manifestations.

Incendies dans la réserve naturelle de Indio Maiz. Mais le catalyseur de la situation fut la publication d’une réforme de la Sécurité Sociale qui prévoyait une augmentation des versements des travailleurs et des employeurs ainsi qu’une restriction de 5% des pensions. Les protestations générales amenèrent le gouvernement à retirer son projet de réforme, mais le mécontentement s’étendit et des incidents se produisirent dans plusieurs villes : Managua, Leon, Esteli, Matagalpa, Masaya, Sebaco et Jinotega notamment.

Censure de la presse : inadmissible en démocratie.

Parce que les médias relataient les manifestations, les transmissions de plusieurs canaux furent suspendues plusieurs jours et l’édition hebdomadaire de Confidencial bloquée durant sept heures. Le journaliste Angel Gahona fut assassiné à Bluefields.

Dans la ville de León, les studios de Radio Darío qui retransmettaient les manifestations furent complètement incendiés. Le 20 avril une répression éclate à Managua. Des francs-tireurs attaquent des étudiants, l’un d’eux est blessé à mort. Un groupe de 600 personnes se réfugie dans la Cathédrale, ils y passent la nuit, sous la protection des prêtres. A Matiguas et Sebaco, des francs-tireurs attaquèrent des paroissiens.

Détentions arbitraires.

Un groupe de 438 personnes fut appréhendé par la force et conduit aux unités de police, comme El Chipote; 209 d’entre elles furent transférées à la prison Modelo de Tipitapa. Les détenus furent l’objet de traitements inhumains, de privations d’eau et

d’alimentation. Durant leur détention de trois jours, ils n’eurent pas la possiiblité de prévenir leur famille ou un avocat.

Usage disproportionné de la force.

La CIDH constata le haut degré de répression par des agents anti-émeutes qui s’attaquent aux étudiants des différentes universités (UNAN, UCA, UNA, UPOLI…). La CIDH apprit que dans leur attaque à la UPOLI (Université Polytechnique), les assaillants avaient utilisé des balles de caoutchouc et des armes à feu. Ailleurs ils occupèrent les lieux durant trois jours ( la UNA).

Les blessés.

La CIDH visita plusieurs hôpitaux à Managua, León et Matagalpa, ainsi que l’Institut de Médecine Légale. Elle rencontra des médecins volontaires qui avaient soigné des blessés présentant des impacts de balles à la tête et au thorax. Les témoignages recueillis permirent de conclure que la Police Nationale et les forces anti-émeutes utilisaient des armes à feu, des pistolets pour balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Partout les agents de la CIDH rencontrèrent des personnes qui éprouvaient une profonde méfiance vis-à-vis de la Justice, du personnel hospitalier et des institutions en général.

Utilisation de francs-tireurs.

Plusieurs témoignages parlent de francs -tireurs. La CIDH considère que les armes qu’ils utilisent ne peuvent être utlisées simplement pour maintenir l’ordre public. Seule la protection de la vie devant des menaces imminentes peut être un objectif légitime pour utiliser ce type d’armes. La CIDH réitère que les armes à feu et leurs munitions doivent être exclues des opérations de contrôle des manifestations sociales.

Ambiance de menaces et d’intimidation.

La CIDH constate qu’il existe une ambiance d’intimidation contre les étudiants, les manifestants, les journalistes et tous les citoyens qui manifestent leur rejet du gouvernement et des actions répressives des agents de l’Etat.

La CIDH a reçu de nombreuses dénonciations de menaces d’agents de l’Etat, envers des manifestants, des jeunes, des familles de victimes, des témoins, des religieux et autres groupes d’opposition au gouvernement.

Refus de soigner les blessés.

La CIDH a appris que de nombreuses personnes ont préféré solliciter les soins d’un établissement privé, de crainte de souffrir de représailles. La Croix Rouge nicaraguayenne a indiqué qu’elle avait réalisé 553 soins hospitaliers dont 235 nécessitaient le transfert vers un centre médical.

Le numéro téléphonique de la Croix Rouge, destiné aux urgences, ne fonctionnait pas correctement. La communication s’interrompait sans cesse, ce qui gênait considérablement le travail du personnel médical.

Un groupe de pompiers dénonça à la CIDH qu’on les avait empêchés de sortir dans la rue les ambulances officielles et qu’ils n’avaient pas bénéficié de la protection due pour assister les blessés.

Plusieurs hôpitaux du Nicaragua auraient refusé les soins d’urgence aux blessés dans les manifestations du 18 avril dernier. Selon le droit à la Santé, les Etats ont l’obligation d’assurer le droit d’accès aux installations, biens et services de santé. Ils ne doivent pas empêcher que le personnel sanitaire administre les soins médicaux aux personnes qui les nécessitent

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