GUATEMALA – Les femmes mayas demandent justice, un jugement historique.

(Article de Louisa Reynolds, publié par Noticias Aliadas et Dial, 09 /02 /2016,
trad. B. Fieux)

Pour la première fois, un tribunal admet des plaintes pour esclavage sexuel commis durant le conflit armé.

Petrona Choc, 75 ans, n’a pas hésité pour expliquer devant le tribunal comment les soldats l’avaient trainée hors de sa maison, elle et ses fils, en 1982, comment ils avaient tiré sur son mari et l’avaient retenue contre sa volonté avec d’autres femmes dans une base militaire proche, où elle fut violée à plusieurs reprises, et obligée de cuisiner pour ses gardiens.

« Un jour les soldats sont arrivés et un de mes fils, Abelino, me dit : »voilà les soldats, c’est aujourd’hui que nous allons mourir ». J’ai réuni mes fils et je leur ai dit : Fuyons dans la montagne. Nous étions en fuite quand nous avons entendu le tonnerre des coups de feu : c’est là que mon mari est mort », relate-t-elle le 3 février au Tribunal A de Haut Risque.

Petrona est l’un des onze femmes q’eqchi de la petite localité de Sepur Zarco, dans le département oriental de Izabal, qui se trouvaient face à face avec les deux hommes qui leur ordonnaient de cuisiner, de nettoyer, et les soumettaient au viol systématique, voici trente ans : l’ex-commandant de la base Esteelmer Reyes Girón et l’ex-mandataire militaire régional Heriberto Valdez Asij.

C’est la première fois au monde que le délit d’esclavage sexuel commis durant un conflit armé se juge dans le pays où il a eu lieu.

Les victimes se présentèrent à l’audience la tête couverte de leur mante pour éviter d’être identifiées et ne la quittèrent que pour exposer leur témoignage, car dans les communautés rurales les victimes de viol sont fréquemment rejetées et isolées. Les nombreuses femmes membres d’organisations de femmes ou de droits humains se couvrirent également la tête en solidarité.

« Ils nous ont violées, ils nous ont causé une grande souffrance , et ils me disaient que plus personne ne s’inquiéterait de moi », dit Petrona. Son témoignage était si déchirant qu’à plusieurs reprises l’interprète parut visiblement bouleversé et au bord des larmes.

Reyes Giron et Valdez Asij sont accusés d’avoir ordonné et permis les viols, l’esclavage, la disparition forcée et l’assassinat de personnes non combattantes, crimes de lèse humanité qui ne sont pas pris en compte dans la loi d’amnistie de 1996.

Le viol comme arme

Les victimes furent séquestrées et traitées comme des esclaves en 1982, durant la dictature de Efraín Ríos Montt (1982-83) qui fut condamné pour génocide et crimes de lèse-humanité en 2013. Actuellement, il affronte un nouveau jugement car le verdict avait été annulé pour des questions techniques. Bien qu’il fut court, le régime de Ríos Montt fut l’une des étapes les plus sanglantes du conflit armé guatémaltèque car les Forces Armées intensifièrent leurs attaques contre les communautés indigènes en croyant que celles-ci protégeaient la guérilla.

Selon la Commission pour l’Eclairage Historique (CEH), jusqu’en 1979 le viol était utilisé sélectivement par les Forces Armées envers les femmes appartenant à des organisations de guérilla. Cependant, durant la décennie 1980, il fut utilisé systématiquement comme partie des attaques de l’armée contre les populations civiles indigènes. La CEH enregistra 1465 cas de viols commis durant les 36 années de conflit armé. 80 % des victimes étaient indigènes.

Durant l’audience d’ouverture le 1er février, la procureure Hilda Pineda dit que la violence sexuelle était utilisée comme « arme de guerre »contre la population civile. Trois hommes maya q’eqchi déclarèrent que les militaires séparaient hommes et femmes pour que les femmes puissent être violées en groupes par la troupe. Ils dirent aussi qu’elles restaient sans foyer car les soldats les obligeaient à démanteler leur chaumière et à porter le bois et les planches d’aluminium à la base militaire où on les utilisait comme matériaux de construction. Les trois témoins dirent que Valdez Asij était présent sur les lieux où furent commis ces crimes.

Le jugement pour le cas de Sepur Zarco avait lieu dans la même salle où fut traité le cas de Ríos Montt en 2013. Et comme dans ce cas, la défense essaya de faire trainer le procès en présentant une liste interminable d’appels, réclamant que la juge Yasmin Barrios n’était pas impartiale quand elle avait émis des sentences dans d’autres cas liés à des violations de droits humains commis durant le conflit armé…

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