ARGENTINE (Juin 2010)

Mères et Grands-mères de la Place de Mai.
(Source : CRONICON,  el Observatorio Latinoamericano – D’après une interview de Hebe de Bonafini, présidente de l’association des Mères de la Place de Mai )

C’était le dernier jeudi d’avril 1977. Un groupe de mères angoissées se réunit sur la Place de Mai de Buenos Aires. La dictature  militaire avait fait disparaître leurs fils. Elles venaient solliciter une audience du Président Jorge Rafael Videla. Derrière les baies vitrées de la “ Casa Rosada ”, siège du gouvernement, le ministre de l’Intérieur demanda : “ Qui sont-elles ? ” Un officier répondit : “ Quelques vieilles folles. ”Depuis, tous les jeudis elles marchent inlassablement autour de la pyramide centrale de la place. Cette marche rappelle que les forces de sécurité exigeaient que les gens “ circulent ” pour cause d’état de siège.

33 ans ont passé. Les Mères, portant leur profonde douleur avec une grande force, ont effectué sur cet espace public 1670 marches pour réclamer justice. Ce qu’elles veulent ? Voir condamner les responsables des crimes de lèse-humanité commis durant la dernière dictature argentine. Elles ont persisté dans cette volonté malgré toutes les circonstances adverses. Elles ne veulent pas entendre parler de réparation économique : “ Ce qu’il faut réparer par la justice ne peut se réparer avec de l’argent. ”

Directe dans ses commentaires, parfois controversée, Hebe de Bonafini, à 82 ans,  déploie une grande énergie qu’elle a largement consacrée à  la défense des droits  humains. La dictature et la répression argentines lui ont pris ses deux fils, Raúl et Jorge. “ Avant, dit-elle, j’étais une femme au foyer, je ne savais pas grand chose. Les questions économiques, la situation politique de mon pays ne m’intéressaient pas. La rencontre avec d’autres mères aussi angoissées que moi m’a ouvert un monde nouveau et m’a fait découvrir bien des choses que j’ignorais. Des choses qui semblent banales mais qui sont très importantes, car c’est d’elles que dépendent le bonheur ou la misère de nombreuses familles. ” Hebe est une femme progressiste qui a exposé ses positions politiques dans de multiples forums internationaux.

Les Mères de la Place de Mai ne croient plus aux discours lénifiants disant qu’il faut être bons, qu’il ne faut pas risquer d’offenser… “ Ici l’Eglise a été complice, c’est pourquoi nous avons dénoncé les prêtres. Nous sommes allées dans la cathédrale de Buenos Aires, nous avons brandi  les noms des prêtres et des évêques assassins, nous sommes montées à l’autel et avec un mégaphone, nous avons crié leurs noms.… Les militaires, nous les avons harcelés partout où ils se rendaient. C’est un travail de titan… Nous ne voulons ni argent, ni monuments ni hommages posthumes. Nous voulons que les responsables aillent en prison. Sans justice il ne peut y avoir de pacification ni de conciliation, et moins encore de pardon. ”
“ Je ne crois pas aux organismes internationaux pour lutter contre l’impunité, parce qu’ils sont dominés par les grands pays. Mais je crois à  la force et à la lutte du peuple, capable d’obtenir l’action de la justice, de faire juger et condamner les responsables selon leurs méfaits. Nous avons fait des investigations, nous sommes les premières à avoir élaboré la carte des 400 camps de concentration d’Argentine. On nous disait que non, qu’il ne pouvait y avoir 400 camps de concentration dans ce pays, mais c’est une réalité, nous avons sur ce point les archives les plus complètes d’Amérique Latine. ”

L’Association des Mères de la Place de Mai est une référence mondiale, non seulement par leur infatigable lutte pour obtenir la punition des responsables de tortures et de disparitions forcées de plus de trente  mille Argentins entre 1976 et 1983, mais aussi parce que, comme le dit Eduardo Galeano, “ elles sont  un exemple de santé mentale, parce qu’elles ont refusé d’oublier durant ces années d’amnésie obligatoire ”.

Leur engagement  ne se limite pas à la défense des droits humains mais il contribue aussi au développement social. A travers l’Université, l’imprimerie, la librairie, l’émetteur radio, le programme de télévision, le café littéraire, la garderie infantile et le programme de construction de logement social, l’Association réalise un travail intense au contenu politique profond, sans avoir de lien avec aucun parti politique.

Les Grands-Mères de la Place de Mai sont une autre association aux objectifs différents : parmi les “ disparus ” il y avait des enfants, séquestrés avec leurs parents ou nés dans les centres clandestins de détention où furent conduites des femmes enceintes. Enfants volés comme “ butin de guerre ”, vendus ou abandonnés dans des instituts, sans état civil, adoptés par des militaires … tout cela afin d’annuler leur identité, de les priver de famille légitime, de leurs droits et de leur liberté.

Les Grands Mères de la Place de Mai tentent de restituer à  leurs familles légitimes ces enfants – devenus adultes à  présent – disparus par la répression politique, et veulent créer les conditions pour que jamais ne se répète cette terrible violation, en exigeant la châtiment des responsables.

Dans son travail de recherche, l’association dispose d’équipes de professionnels dans les domaines juridique, médical, psychologique et génétique. Le travail s’effectue à quatre niveaux : dénonciations devant les autorités gouvernementales, nationales et internationales, présentations devant la Justice, sollicitudes de collaboration adressées à la population, et investigations personnelles. Dans cette dramatique recherche 95 enfants disparus ont été localisés.

Pour assurer à  l’avenir la validité des analyses de sang l’association a implanté une Banque de Données Génétiques, créée par la Loi Nationale n° 23.511, où figurent les relevés  génétiques de toutes les familles qui ont des enfants disparus.

“ Nous agissons pour nos petits-enfants, – aujourd’hui hommes et femmes -, pour nos arrière-petits-enfants, qui voient aussi leur droit à l’identité violé, et pour tous les enfants des générations futures, afin de préserver leurs racines et leur histoire, piliers fondamentaux de toute identité ”.

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