NICARAGUA : ¿Canal sí ? ¿Canal no ?

(Revue ENVIO, Managua ;  DIAL et articles de Radio La Primerisima, www.rlp.com)

A  la fin du 19ème siècle, les Etats-Unis décidèrent la réalisation d’un canal interocéanique qui relierait l’Atlantique et le Pacifique. Pour des raisons techniques et politiques, ils choisirent le Panama plutôt que le Actuellement la Chine et  les Etats-Unis sont les principaux usagers du canal panaméen. La concurrence entre ces deux économies explique le rapprochement de  la Chine vers l’Amérique Centrale, et les différents plans échafaudés pour trouver une nouvelle voie : canal « sec » (route + voie ferrée) ou canal traditionnel sur l’eau.

Quant au Nicaragua, ses gouvernements successifs ont tous rêvé d’un canal qui passerait par leur pays et serait censé apporter le « développement ». Plusieurs études de faisabilité se sont succédées, sous différents gouvernements, elles ont coûté de jolies sommes, mais toujours  pas de canal …En juin 2012, le Président Ortega envoya au Parlement une initiative de « Loi spéciale relative au développement des infrastructures ». Quelques consultations accélérées et en moins d’un mois, le Parlement approuvait cette « Loi 800 », avec l’unique abstention des deux membres du Mouvement Rénovateur Sandiniste (MRS).

La loi approuvée, Ortega nomma son vice-président Manuel Coronel Kautz pour diriger le projet du « Grand Canal ». Puis pendant un an on ne parla plus du Canal. Mais en mai 2013 Ortega revint à la charge avec  empressement. Et le 14 juin dernier, il signait avec un consortium chinois HKND  un contrat de concession relatif à la construction du grand canal du Nicaragua. Ce mégaprojet serait le plus  grand chantier d’Amérique Centrale : le canal, de 286 km de long,  passerait par le grand lac du Nicaragua, le lac Cocibolca. Le projet comprendrait aussi un port sur la côte Atlantique et un sur la côte Pacifique, des zones de libre commerce, des pistes aériennes, une voie ferrrée et un pipe-line.

Les bords du canal seraient abondamment reboisés. Le Grand Canal du Nicaragua serait plus grand que celui du Panama. Et, d’après le gouvernement,  il « sortirait enfin le Nicaragua de la pauvreté »…
Tous ces travaux coûteraient quarante milliards de dollars. L’entreprise HKND a déjà embauché un Australien, chef de l’ingénierie, Neil Hodge, quarante ans d’expérience dans les travaux les plus divers et dans le monde entier.

Les titres des quotidiens nicaraguayens stimulent l’optimisme de la population : « Le Nicaragua sera le pays le plus riche d’Amérique Centrale avec le Canal »; « Le Grand Canal sauvera le lac Cocibolca et les forêts »; « La population appuie le Canal et le Socialisme (!) »; « Avec le Canal, le Nicaragua sera le pays le plus verdoyant d’Amérique Centrale »…

Le 7 juin, une session extraordinaire du Parlement devait examiner d’urgence une initiative de Loi « relative au Grand Canal ». La loi devait être signée dans les deux jours, sans consultation d’expert ni d’organisation concernée, ni de la population. L’accord-cadre légal envoyé par Ortega établissait la concession pour la construction et l’administration du mégaprojet, pour 50 ans renouvelables, à un individu chinois nommé Wang Jing, porte-parole de l’entreprise HKND basée à Hong Kong. Cet accord-cadre déroge plusieurs articles clés de la Loi 800, notamment celui qui établit que le Grand Canal sera Patrimoine de la Nation, et que le Nicaragua formera pour sa construction une entreprise mixte publique-privée, conservant 51% des actions dans ce projet.

Mais la dernière loi votée octroie à l’entrepreneur chinois une concession qui lui permet d’exercer les plus larges facilités d’administration, d’exploitation, de commercialisation, avec une série de bénéfices  fiscaux, commerciaux et juridiques, et qui lui permet de transférer les droits dont il jouit à toute personne de son choix sans aucune interférence des autorités nationales, politiques ou administratives, et ceci durant 51 ans…

Une telle décision mérite qu’on lui consacre plus de temps, qu’on réalise des consultations, des débats informés, que l’on construise un consensus national…Il parait que 76 % de la population sont favorables au projet. Mais de quelle information celle-ci dispose-t-elle?

Des voix critiques se sont élevées, cependant. Jaime Incer Barquero, assesseur présidentiel pour les thèmes de l’environnement, a expliqué en détails et dans tous les médias que ce projet n’est pas viable techniquement et pourrait être désastreux pour l’environnement. Il met en garde aussi contre la manière dont la Chine a traité son propre environnement.

« La profondeur du lac varie de 9 à 13m et la sédimentaion constante obligerait à des travaux de dragage onéreux. De plus les gros bateaux ont un tirant d’eau de plus de 20m, et pour les recevoir il faudrait procéder à l’excavation sur toute la traversée. Le lac Cocibolca a été reconnu en 2007, par la loi 620, comme « réserve nationale d’eau potable ». Après  le lac Titicaca, le Cocibolca est la seconde réserve d’eau douce du continent (8000 km2). On risque de mettre en péril la garantie d’eau potable pour le futur de la population. Un déversement de pétrole, très possible quand on accueille des pétroliers, marquerait la fin de cet irrécupérable trésor liquide. Et la richesse écologique du précieux Corridor Biologique Méso-américain  se verrait coupée en deux… »

Les responsables du Centro Alexander von Humboldt (*) de Managua se sont également exprimés.
« La construction du Canal Interocéanique du Nicaragua n’est pas viable sur le plan environnemental », selon la déclaration de l’Alliance Nicaraguayenne devant le Changement Climatique (ANACC) et le Bureau National de Gestion des Risques (MNGR) au cours de la conférence de presse destinée à faire connaitre les principaux aspects de la Loi 800, loi du régime juridique du Grand Canal Interocéanique.

« Les intervenants se prononcent, non contre le projet, ni contre le développement,  mais contre les actions négatives qui portent atteinte à la souveraineté du pays et aux ressources naturelles de la nation.… Des répercussions environnementales de caractère irréversible sont à craindre, et en matière de souveraineté, on remet la gestion, l’utilisation et le contrôle à une entreprise étrangère  et en limitant les possibilités de l’Etat de gérer publiquement les conditions de l’environnement du pays ».
De son côté, la représentante du Réseau des Jeunes Ecologistes déclara qu’il est nécessaire de renforcer les processus de consultation.

Depuis, des activités sont prévues pour sensibiliser la société civile  et lui fournir des informations pour tenter de pallier « le silence assourdissant du binôme présidentiel, des députés du parti gouvernemental, et des fonctionnaires  gouvernementaux ». A suivre !

(*) Centre pour la promotion du développement territorial et la gestion de l’environnement.

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